Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe du centenaire de la béatification des Bienheureux Martyrs des Carmes de septembre 1792 en l’église Saint-Joseph des Carmes

Dimanche 18 octobre 2026 - Saint-Joseph des Carmes (6e)

29e Dimanche du Temps Ordinaire – Année A

- Is 45, 1.4-6 ; Ps 95 (96) ; 1 Th 1, 1-5b ; Mt 22, 15-21

Nous sommes dans le livre de la consolation d’Israël, dans cette deuxième partie du Livre d’Isaïe. Cette partie est une invitation qui est faite au peuple d’Israël de ne pas se décourager dans une situation politique à laquelle il ne comprend pas grand-chose et surtout qu’il n’accepte pas. Le prophète montre que Dieu a même choisi un roi - le roi de Perse - qui ne le connaît pas, un roi païen, pour instrument de la libération d’Israël de son exil à Babylone. « C’est lui qui ouvrira les portes » dit le prophète, et « c’est lui que j’ai choisi, dit-il, de la part de Dieu ». Une parole qui est faite pour permettre au peuple d’Israël de ne pas se décourager dans cette situation douloureuse, difficile, contrariante à souhait.

On comprend bien pourquoi cette lecture, ce passage du Livre d’Isaïe, a pu être choisi pour éclairer ce qui est dit dans l’évangile que nous venons d’entendre et dont la maxime finale est restée si célèbre : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Chacun sait que l’époque dont il est question dans l’évangile est aussi un moment de crise politique pour le peuple d’Israël. Crise politique parce que le pays est sous domination étrangère ; crise politique qui certainement divise les opinions à l’intérieur du peuple. Et il faut que la parole de Jésus soit ainsi mise en éventuelle contradiction avec ce qu’il annonce, par ceux qui commencent à accumuler les pièces pour son procès. Jésus, connaissant leur hypocrisie, comme le précise l’Évangile, leur dit : partons de la réalité, regardons la vérité des choses. Puisque vous avez dans votre poche une monnaie pour l’impôt, c’est que vous vous apprêtez à l’utiliser, et donc à payer l’impôt. Puisque vous avez dans votre poche la monnaie de l’impôt, montrez-la-moi. Et je vais vous dire ce qui est vrai. Ce qui est vrai, c’est que le pouvoir politique, quel qu’il soit, bon ou mauvais à l’appréciation de ceux qui le subissent ou qui l’encouragent, représente une nécessité : vous ne pouvez pas y échapper et allez donc certainement payer l’impôt, puisque d’ailleurs il semblerait que vous vous y disposiez. Mais, le choix que vous allez faire, de payer l’impôt et d’obéir aux injonctions de la puissance publique, n’est qu’un choix de nature provisoire : ce qui est nécessaire aujourd’hui comme en tous les temps, ne dure qu’avec le temps de la vie humaine, de la vie des nations, mais le choix le plus profond que vous pouvez faire, le choix auquel il vous est demandé de consentir du plus profond de votre cœur c’est le choix pour Dieu. Parce que ce choix a une résonance et une portée éternelles : le choix pour Dieu - qui vous oblige peut-être à résister, y compris à un pouvoir que vous trouvez mauvais, tout en reconnaissant sa nécessité - est un choix qui engage votre vie entière. Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, rendre votre vie à Dieu et la donner pour que le monde ait la vie - comme nous l’avons bien entendu dire pendant le voyage du Saint-Père récemment - rendre à Dieu ce qu’il nous a donné, c’est-à-dire la vie, la croissance et l’être, l’amour des autres et la confiance en Dieu, rendre tout cela à Dieu importe plus que tout.

Voilà pourquoi l’apôtre, dans la deuxième lecture, peut dire aux Thessaloniciens, en rendant gloire à Dieu de leur conduite : je sais que votre foi est active, c’est-à-dire qu’elle ne se contente pas de se raconter des histoires, de dire je crois en Dieu mais cela ne m’occupe pas beaucoup dans ma pensée quotidienne. Votre foi est active, c’est-à-dire qu’elle se manifeste au-dehors, elle est capable d’être rendue visible. Cette foi, vous l’accueillez et vous la montrez.

Votre foi est active et votre charité se donne du mal, c’est une deuxième caractéristique. Puisque vous avez décidé dans la foi de rendre à Dieu ce qui lui appartient, c’est-à-dire votre vie, alors votre charité peut être active, peut se donner du mal pour les autres afin d’instaurer une vraie fraternité entre les hommes, pour lutter contre les injustices dont certains sont victimes. Et votre espérance tient bon, c’est-à-dire que les circonstances les plus contrariantes et contradictoires ne vous effraient pas, puisque vous avez remis votre vie à Dieu, puisque vous avez décidé de la lui rendre, de la lui donner, pour sa gloire et par amour.

Il est bien clair que les martyrs que nous honorons aujourd’hui, qui ont vécu dans une situation politique extrêmement contrariante, ont bien été conduits à résister à un pouvoir violent et injuste. Ils ont préféré le don de leur vie qu’ils avaient fait au moment de leur entrée en religion, au moment de leurs vœux solennels, de leur profession de rester fidèles à celui qui leur a donné la vie, l’amour et le désir de servir. Ces martyrs dont nous fêtons le centenaire de la béatification, sans désespérer de leur prochaine canonisation, encouragent notre propre foi à rester active, c’est-à-dire à se rendre visible. Ils encouragent notre propre charité qui se donne de la peine pour les autres. Ils encouragent notre espérance qui sait que le choix pour Dieu est un choix de portée éternelle, tandis que les circonstances de la vie présente peuvent être contrariantes.

Pour que sa foi soit active, pour que sa charité se donne de la peine, pour que l’espérance tienne bon, il faut souligner ce que l’Église de Paris doit aux martyrs, depuis sa fondation jusque dans les siècles récents. Au cours de l’année écoulée, nous avons célébré l’action de grâces pour la canonisation des carmélites de Compiègne, puis la béatification des 50 martyrs de l’apostolat au cours de la Seconde Guerre mondiale, puis la commémoration des martyrs de Tibhirine, il y a 30 ans, et enfin aujourd’hui le centenaire de la béatification des martyrs de septembre 1792. Ces vies données par amour du Christ sont une source de vie pour notre Église.

Nous retenons et nous gardons cela profondément dans notre cœur. Nous ne faisons pas aujourd’hui seulement un acte de mémoire, mais un acte de foi dans le Dieu qui nous sait capables d’endurer des circonstances difficiles parce que nous savons qu’il nous a tout donné et que nous le lui rendons avec joie.

+Laurent Ulrich, archevêque de Paris

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