Homélie de Mgr Laurent ULRICH - Messe à l’occasion du jubilé des 150 ans de la bénédiction de l’église Notre-Dame des Champs

Samedi 31 octobre 2026 - Notre-Dame des Champs (6e)

- Ap 7, 2-4.9-14 ; Ps 23 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a

Dans l’Apocalypse de saint Jean, dont nous venons lire un extrait, nous sommes dans une grande liturgie céleste, une grande liturgie dans laquelle on voit des anges, des anciens, le trône de Dieu, ceux qui vont être marqués au front comme des serviteurs de Dieu et une foule innombrable qui chante la louange du Seigneur. Il semblerait qu’ils soient là depuis toujours et pour toujours. Lorsque nous participons à l’eucharistie, comme nous le faisons ce soir avec cette eucharistie de fête pour la Toussaint, ou lors d’une eucharistie dominicale, cela n’apparaît pas toujours aussi clairement, et à plus forte raison lors d’une célébration eucharistique de semaine, avec une plus petite assemblée. Mais nous participons déjà à cette liturgie céleste, nous sommes emmenés dans le ciel, quand nous célébrons la liturgie notamment de l’eucharistie et, comme les foules innombrables, comme les anciens, comme les serviteurs de Dieu, nous chantons la louange de Dieu : louange, gloire, sagesse, action de grâce, bonheur, puissance et force à notre Dieu. Quand nous chantons le Gloire à Dieu, quand nous chantons le Sanctus, nous voilà tous entraînés, dès cette terre, dès la vie de ce monde, autour de Dieu, pour chanter sa louange, pour rendre grâce pour ce qu’il prévoit déjà pour nous. Nous sommes bien souvent englués dans les contingences de la vie terrestre, de la vie historique des hommes, nous sommes environnés des difficultés de l’existence pour beaucoup, nous sommes environnés des conflits et du mal qui rôdent dans la vie de l’homme, mais déjà nous savons que nous sommes portés par l’espérance. Nous ne sommes pas enfermés dans nos vies difficiles, remplies de peines et de toutes sortes de violences, nous sommes promis, dès maintenant, à un avenir merveilleux auquel nous participons à travers l’eucharistie et le mystère même de la présence de Dieu au milieu de nous par le don du Christ.

Et en effet, nous lisons, dans la Première lettre de saint Jean, que ce qui nous permet d’espérer ce que je viens de décrire, ce que l’Apocalypse de saint Jean a décrit pour nous, nous savons que nous pouvons l’espérer parce que nous sommes, comme le dit cette Première lettre de saint Jean, aimés par le Père : « Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu. » Et saint Jean, dans cette lettre, éprouve le besoin de préciser et même de renforcer cette conviction : « et nous le sommes ». Nous sommes enfants de Dieu : voilà ce qui nous donne la véritable espérance, voilà ce que nous comprenons et recevons de la part de Dieu. Il veut que nous soyons dans son entourage ; il veut que nous soyons déjà promis à cet entourage et à cette proximité de sa sainteté, de son amour, de sa bonté, de sa miséricorde. Il nous appelle à être auprès de lui et déjà il nous fait comprendre que nous pouvons être auprès de lui puisque nous sommes ses enfants bien-aimés. « Bien-aimés, dit saint Jean, dès maintenant nous sommes enfants de Dieu. » Voilà ce qui nous pousse à espérer ce qui se passera et qui commence déjà à se passer dans le ciel et sur la terre, avec la foi qui est la nôtre, avec la certitude que nous célébrons vraiment l’amour de Dieu répandu dans nos cœurs par l’eucharistie que nous célébrons, tous les sacrements et la parole de Dieu que nous entendons. « Mais cela ne se voit pas » dit saint Jean. Cela ne se voit pas beaucoup ; cela n’apparaît pas aux yeux de tous. Pour l’instant cela apparaît à nos yeux dans la foi mais cela n’apparait pas aux yeux de tous. Et comment pouvons-nous le faire comprendre ? Comment pouvons-nous quitter cette cécité, cet aveuglement sur la destinée heureuse de l’homme et sur sa vocation à être auprès de Dieu ? C’est par notre manière de vivre que cela se manifeste.

Et dans l’évangile de saint Matthieu, chaque année à la Toussaint, nous lisons cet évangile qui nous dit : heureux et bienheureux êtes-vous dans toutes les circonstances de l’existence ; puisque vous êtes des enfants de Dieu, vous pouvez ne pas attendre le bonheur des valeurs du monde de tous les temps, les valeurs de la puissance, de la richesse, de l’apparence, vous êtes capables de vivre autrement. Et c’est cela qui va attirer le regard non pas tellement sur vous mais, grâce à vous, sur le Dieu de bonté et de miséricorde. Quand on choisit des valeurs qui ne sont pas justement celles du monde, on est capable d’entrer dans un véritable bonheur quotidien. Nous nous appuyons sur d’autres façons de vivre que ce que le monde nous suggère. Nous croyons que la simplicité de vie - et même parfois la pauvreté choisie d’un certain nombre - est un signe de Dieu au milieu du monde. On peut vivre de peu, on peut vivre de ce que l’on a et de ce que l’on est avec simplicité et c’est là un vrai signe.

On peut vivre en attendant d’être consolé par des frères et des sœurs, lorsque nous avons le sentiment d’être dans une vraie peine, mais consolé par des vrais frères et sœurs qui nous consolent de la part de Dieu. Être en attente de l’amour des autres, de l’amour fraternel, de la compassion, et capable de prodiguer la compassion aux autres, c’est là un signe de Dieu au milieu de nous. Accepter et aimer la douceur plutôt que la violence dans les relations entre les hommes, voilà qui est capable de nourrir chez nous une façon de vivre très belle et qui attire l’attention sur la bonté, la douceur, la miséricorde de Dieu. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, c’est-à-dire ceux qui savent que chaque homme et rempli de dignité et que cette dignité, qui lui vient du fait d’être né de Dieu, mérite d’être accompagnée tous les jours parce qu’elle est parfois bafouée. Et aimer la justice de Dieu c’est mettre en valeur la dignité de chacun. Être capable de la miséricorde comme Dieu en est capable à notre égard, être capable du pardon et de l’oubli des injures, du pardon des péchés que Dieu nous accorde, c’est être digne de cette image même de Dieu qui entre dans nos cœurs. La pureté du cœur c’est la droiture de la vie : je n’ai qu’une parole et je tâche de la respecter, ma parole c’est un oui qui veut dire oui et un non qui veut vraiment dire non, comme dit Jésus à d’autres moments. Cette pureté, cette droiture de la vie, est aussi une marque même de Dieu.

Et enfin, l’amour de la paix qui couronne l’ensemble et qui met en vraie relation avec le Père et avec les frères : c’est là la véritable recherche et le véritable don de Dieu. Toutes ces contre-valeurs d’une certaine façon, ou autres valeurs de la vie, sont des marques de la présence de Dieu au milieu de nous, des marqueurs de notre foi, de notre espérance.

En ce jour de fête de la Toussaint, et parce que vous fêtez les 150 ans de votre église, signe de la présence de Dieu au milieu d’un quartier, vous comprenez alors, plus que d’habitude peut-être, que ceux qui se sont rassemblés dans cette église depuis 150 ans et jusqu’à vous, sont faits pour être ces signes-là de Dieu au milieu du monde. Vous êtes les saints de France aujourd’hui, les saints de ce quartier, parce que vous savez ce qui ne se voit pas encore très bien : que vous êtes enfants de Dieu bien-aimés et capables, pour lui ressembler, de vivre ainsi que les Béatitudes nous l’enseignent. Comme ceux qui vous ont devancés, soyez heureux d’être ceux que Dieu a choisis pour vivre suivant l’esprit des Béatitudes et être des témoins de son amour et de sa miséricorde.

+Laurent ULRICH, archevêque de Paris

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