Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe réunissant des membres du Parlement et des responsables politiques à Ste Clotilde
Mercredi 14 octobre 2026 - Sainte-Clotilde (7e)
- Sg 3, 1-9 ; Ps 123 ; Mt 10, 34-39
Quelle est la promesse faite aux justes, selon le Livre de la Sagesse ? Celle de juger les nations, d’être établis près du Seigneur qui régnera lui-même. Cette petite incise attire notre attention : les justes n’ont pas la prétention de gouverner à la place de Dieu, ce qui peut s’entendre comme l’affirmation d’un gouvernement théocratique où la loi religieuse régit toute la vie de la société… Cela ne correspond pas à nos standards actuels et même trouble notre conscience moderne.
Mais on peut le penser autrement : aux temps eschatologiques la vérité divine ayant finalement éclairé les consciences, la justice sera établie dans l’amour en l’absence de toute contrainte, de toute violence : chacun sera considéré dans toute sa dignité. C’est la sagesse qui s’établira en toute chose, c’est la prière du roi Salomon qui sera exaucée. Un psaume le dit : amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent, la vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. C’est l’objet d’une grande espérance qu’il faut se garder d’anticiper pour justifier un gouvernement de la terreur ; nous ne savons pas bien, faibles humains, allier tous ces termes que seul l’amour créateur et rédempteur de Dieu est capable de tenir ensemble. Mais c’est une grande discipline, une ascèse qui s’impose aux pouvoirs humains. Le pape Jean XXIII, dans l’encyclique qui avait suivi la crise de Cuba, Pacem in terris, avait parlé du carré des vertus – vérité, justice, solidarité et liberté – qui doivent pouvoir se retrouver dans la paix poursuivie.
Le psaume que nous avons chanté plaide en faveur des pauvres et des humbles, des petits peuples qui se sentent victimes des puissants empires qui les entourent. Aussi longtemps que ces puissances n’ont pas mis leurs projets d’annexion à exécution, la petite nation qui reste autonome se réjouit et remercie le Seigneur de continuer à la protéger. C’est une hymne à la résistance qu’entonne le peuple dans le temple ! Dans un autre psaume on lit : aux uns les chars, aux autres les chevaux, à nous le nom de notre Dieu. Psaume de confiance qui rythme les moments heureux de la vie de ce peuple, le temps où la menace s’est au moins provisoirement éloignée. Nous pouvons avoir beaucoup d’images, y compris dans notre temps, de tels moments dans la vie des nations.
Enfin l’évangile choisi pour ce jour évoque les exigences que l’amour de Dieu impose à chaque disciple : elles peuvent à tout moment susciter des réactions négatives dans l’entourage de celui qui veut les vivre parfaitement. C’est évidemment ce qui se passe pour le Christ lui-même. On voit que sa famille s’étonne de ce qu’il fait, on connaît le sort qu’il subira parce qu’il a mis sa confiance exclusivement en son Père des cieux. Jésus est conscient que l’amour de Dieu surpasse tout bien mais peut ne pas être aimé quand l’esprit de domination s’empare de l’homme.
Rappelons seulement les références que nos sociétés se sont donné pour éloigner les pouvoirs dominateurs. Comme l’Église le reconnaît depuis le milieu du XXe siècle, les droits de l’homme ne sont pas une option. La déclaration universelle adoptée ici même à Paris comme le rappelait le pape lors de son récent voyage, constitue une base solide, comme aussi la devise de notre république. Chacune de ses valeurs peut devenir tyrannique si elle ne dialogue pas avec les autres. Au contraire, un échange permanent entre les trois termes de notre devise est capable de construire une harmonie pour une société juste. Certainement, le travail parlementaire et les échanges politiques des mois qui viennent devront se souvenir de ces fondements mêmes de notre démocratie, et leur donner une nouvelle force, adaptée à notre temps.
Nous sommes à quelques jours de la fête de la Toussaint, qui nous rappelle que nous sommes toujours invités à nous laisser rejoindre par l’amour de Dieu, et par le don du Christ à tous : devenir des saints, c’est affirmer une grande espérance pour l’humanité. C’est montrer que nous ne sommes pas enfermés dans des solitudes nocives ou des relations injustes, ni dans les pièges que nos sociétés sont capables de se fabriquer à elles-mêmes : la violence, le mensonge, le conflit des ego. Cette espérance de devenir des saints n’est pas illusoire : elle ne signifie pas que nous devenions parfaits en tout, mais que nous nous efforçons de grandir dans la vérité, dans le choix de la paix, dans la fraternité, dans la considération de la dignité de tous. C’est l’espérance que l’harmonie est possible, que Dieu par son Esprit Saint nous donne la force de vouloir davantage de communion fraternelle et même de la réaliser modestement ; c’est l’esprit de Pentecôte.
Dans quelques jours aussi, nous fêterons le 40e anniversaire de la grande réunion convoquée par le pape Jean-Paul II à Assise au cours d’une année mondiale de la paix, déclarée par l’ONU. La rencontre des chefs religieux du monde entier, où je me rendrai, signifie que si l’on accepte de dialoguer les uns avec les autres dans la reconnaissance des différences, un avenir se dessine. Ce dialogue n’est pas la solution définitive à tout, mais il est une part de la solution. Le pape Léon aime l’image de la Pentecôte qui réfute et surtout réforme l’esprit de domination de Babel. L’esprit de domination prétend unir en oubliant les différences : il finit par créer la désunion, l’incompréhension et le combat permanent. Il barre la route à la résolution des conflits.
Ce qui est vrai de la vie internationale l’est aussi de la vie d’un peuple. D’autant plus que la vie d’une nation est toujours plus interdépendante de celle des autres nations. Nous avons la chance, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale d’avoir initié puis développé ce projet européen qui, malgré des faiblesses évidentes, représente un engagement toujours prometteur. Ce projet s’appuie sur un respect indispensable de tout être humain et sur des relations internationales empreintes de bienveillance ; il pourrait redevenir un modèle désiré et peut-être imité, comme il l’a été dans le passé. Ne désespérons pas de ce projet ; il est conforme à l’Histoire de notre continent, les guerres y ont sévi, cela est vrai ; mais les développements culturels et spirituels de nos pays d’Europe occidentale à tout le moins, ont forgé une identité qui aspire aux confrontations pacifiques. Le pape Léon XIV nous l’a rappelé il y a quinze jours à Metz, en citant Robert Schuman : « le christianisme a enseigné l’égalité de nature de tous les hommes, fils d’un même Dieu, rachetés par le même Christ, sans distinction de race, de couleur, de classe ou de profession. Il a fait reconnaître la dignité du travail et l’obligation pour tous de s’y soumettre. Il a reconnu la primauté des valeurs intérieures qui, seules, ennoblissent l’homme. » Que Dieu nous conduise sur ce chemin de noblesse.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris
