Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe des étudiants d’Île-de-France à Saint-Sulpice
Mardi 6 octobre 2026 - Saint-Sulpice (6e)
- Ga 1,13-24 ; Ps 138 ; Lc 10, 38-42
J’ai rappelé au début de cette célébration que le Pape vous avait interpellés au Stade de France : « Vous êtes les saints de France ! » On peut retrouver cette exclamation spontanée du Pape dans le texte officiel de ce qu’il a prononcé, mais je ne sais si elle était écrite sur son papier au début. Cette exclamation du Pape rejoignait une appellation assez traditionnelle dans l’écriture du Nouveau Testament. Les saints, ce sont ceux qui ont été choisis par Dieu, ceux qui ont été appelés pour grandir dans la proximité de Dieu et, à cause de cette proximité de Dieu qui l’offre par grâce, appelés à marcher sur un chemin de sainteté qui les conduit peu à peu jusqu’au chemin d’éternité, comme nous l’avons chanté dans le psaume. Cela commence aujourd’hui.
Et l’apôtre Paul, dans la lecture que nous venons d’entendre, raconte comment il a mal commencé, d’une certaine façon, en persécutant l’Église de Dieu, en persécutant les saints justement, ceux qui avaient été choisis pour être des disciples du Christ, en marche vers Dieu le Père pour l’éternité. Et il dit qu’à un moment donné il a compris, que Dieu a trouvé bon de révéler en lui son Fils pour qu’il l’annonce parmi les nations païennes. Et c’est comme cela que Paul a commencé à marcher sur le chemin de sainteté. Il a compris qu’il fallait accueillir cette grâce qui lui était faite et avancer avec confiance au milieu de bien des périls qu’il raconte dans d’autres lettres écrites ensuite. Et, à travers ces périls, accepter que le chemin qui mène à Dieu soit un chemin difficile, un chemin où il faut combattre, où il faut montrer de la fidélité, un chemin où il faut ne pas se décourager des circonstances délicates dans lesquelles l’annonce de l’Évangile et la fidélité au Christ nous mettent les uns et les autres.
Nous avons heureusement l’évangile d’aujourd’hui pour comprendre encore un peu mieux tout cela.
En général, dans cet évangile de Marthe et Marie, on fait une sorte de concours entre l’une et l’autre, et on se dit alors : « Je ne suis pas forcément une bonne servante, un bon serviteur des autres ; je ne suis peut-être pas une personne qui écoute tant que cela la Parole de Dieu, » et cela nous met peut-être un peu mal à l’aise. Mais voilà, Jésus n’a pas dit que Marthe faisait mal : Jésus sait que Marthe est généreuse, il connaît bien Marthe et Marie, ce sont des amies, et, comme Dieu, il les connaît très profondément, dans le fond du cœur. Et il sait qu’elles sont déjà sur le chemin de sainteté en se mettant au service et en écoutant la Parole qui vient de sa bouche. Ce qu’il dit à Marthe c’est : Bien sûr tu fais tout cela pour accueillir ; bien sûr tu es au service des autres ; bien sûr tu veux peut-être le manifester un peu bruyamment et le faire remarquer. Mais je te le dis : si tu n’écoutes pas la parole qui vient de Dieu, tu vas te fatiguer, tu vas te décourager, tu vas te dessécher, et donc si tu veux vraiment être au service des autres, si tu veux grandir au service des autres, si tu veux marcher sur le chemin de sainteté en servant les autres, commence par écouter la parole de paix et de salut qui vient de Dieu. C’est la vraie source qui te permettra d’accomplir ton service avec encore plus de générosité et encore sans vouloir te mettre en avant pour te faire remarquer. Tu vas le faire encore plus généreusement mais comme réponse à l’appel de Dieu, parce que tu auras écouté une parole qui te fait vivre, parce que tu auras accueilli la parole de Jésus ton ami comme la parole de Dieu, comme la source qui te fait te vivre, comme la source qui te donne la force de traverser les contradictions, les contrariétés, les épreuves, les difficultés, le peu de foi, d’espérance et de charité que tu constateras dans ta vie. C’est là que tu pourras te nourrir vraiment, c’est là sur quoi tu pourras t’appuyer pour continuer le chemin de sainteté dans lequel tu as désiré t’engager.
Et, Jésus, qui sait ce qui l’attend, sait bien aussi que c’est sa relation avec son Père qui lui permet de vivre au milieu de toutes les hostilités qu’il rencontre. Il y a l’amitié de Marthe, Marie et Lazare qui lui fait du bien, mais il y a surtout ce lien avec son Père dans la prière, qui lui permet de tenir bon et qui est pour nous exemplaire.
Cela ne veut pas dire que nous soyons détachés des contingences de ce monde. Quand nous voulons suivre le chemin de sainteté, nous ne sommes pas du tout dégagés des contingences : nous voyons bien que le monde est le monde ; nous voyons bien qu’il y a de grandes inquiétudes, des conflits, des violences, que l’on peut être découragé devant l’avenir. On peut se dire : « Dans quel monde vivrons-nous demain quand l’on respecte si mal la maison commune, la terre où nous vivons, celle qui nous nourrit et celle qui nous permet de grandir dans une vie fraternelle ? » Nous voyons bien toutes ces inquiétudes, nous voyons bien les menaces de guerre, les menaces qui pèsent sur le monde. Nous pouvons nous en laisser décourager. Mais si nous nous laissons habiter par la parole de paix et de salut qui est la parole de l’Évangile, la Parole de Dieu, si nous contemplons le Christ vivant au milieu de nous, qui se donne à nous chaque jour, qui nous permet de l’entendre, qui nous permet de toucher sa main, alors nous pourrons avancer, nous ne serons pas découragés, nous ne serons pas desséchés, nous ne serons pas incapables de réagir.
Vous savez peut-être que, l’autre jour, en rentrant dans l’avion, un journaliste a posé au Pape une question compliquée : « Devant les menaces qui pèsent sur ce monde, est-ce que vous êtes bien, est-ce que vous n’êtes pas trop inquiet ? » Et il a répondu : « Je ne suis pas en mode panique ; je dors la nuit. » Cela veut dire : Je m’abreuve à la Parole de Dieu, je la reçois, je la médite, je fais oraison devant le Seigneur et c’est lui qui m’encourage à continuer sur le chemin sur lequel je me trouve aujourd’hui qui consiste à guider le peuple de Dieu, avec les évêques du monde entier et avec tous ceux qui se mettent à la suite du Christ et qui veulent travailler avec lui.
Je pense à Laurent de la Résurrection : j’avoue que je ne le connaissais pas beaucoup avant que le Pape Léon nous en parle. Laurent de la Résurrection était religieux carme au couvent des Carmes, à côté, là où est aujourd’hui l’Institut Catholique de Paris. Au XVIIe siècle, il s’est fait connaître par ses écrits alors qu’il n’était qu’un religieux très modeste, d’abord cuisinier puis également occupé à réparer les chaussures de ses frères. Un homme très modeste mais qui a écrit son expérience et qui, à travers un certain nombre de lettres, a fait connaître ce qui le faisait vivre : c’était d’être choisi sur le chemin de sainteté. Mais il confiait à une de ses correspondantes : « Vous voulez aller trop vite, plus vite que la Grâce. On n’est pas saint tout d’un coup, on est saint peu à peu, jour après jour. » Cette lettre, il l’avait écrite, semble-t-il, deux ou trois ans avant sa mort, et il est mort vers 78 ans.
On n’est pas saint d’un coup, on avance peu à peu, on affronte les moments de l’existence, on sait qu’on est avec le Seigneur et que sa parole est une parole de paix.
Vous avez vu, devant vous, ce pape qui était rempli de paix intérieure, cela se voyait, et qui est joyeux, un peu en retenu, mais heureux de voir la foule, heureux de vous voir. Et de dire que vous êtes en effet sur un élan : « Allez-y, n’ayez pas peur, abreuvez-vous de la Parole de Dieu. »
Alors aujourd’hui, je pense aux amis plus jeunes que vous, les lycéens qui manifestent en disant que leur avenir n’est pas très beau, pas très bon, pas très rassurant. Peut-être qu’ils ont peur, qu’ils sont inquiets, et peut-être qu’ils ont des raisons parce qu’ils trouvent que l’enseignement qu’on leur dispense n’est pas suffisant pour les préparer à la vie. Mais d’abord nous prions pour qu’ils ne soient pas entraînés dans des violences insensées, peut-être par d’autres qu’eux-mêmes, et nous prions aussi pour qu’ils gardent courage dans ces difficultés et qu’ils puissent se dire que l’avenir est aussi fait pour eux et qu’ils le feront, qu’ils construiront le monde dans lequel ils vivront avec vous, un peu après vous puisqu’ils sont plus jeunes. Nous pensons à eux.
Puis nous pensons à bien d’autres inquiétudes que peut-être vous-mêmes vous affrontez : prenez-les en charge, oui, soyez soucieux, oui, mettez-vous au service de ceux qui risquent de perdre courage, oui, mais ne soyez pas inquiets. Regardez le Seigneur, écoutez sa parole, apprenez à parler comme lui, doucement, sans violence. J’ai toujours retenu cette phrase de Charles Péguy, dans La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc, qui fait une grande méditation sur ce que sont les armes de Jésus. Et d’une certaine façon quand le Pape Léon nous dit « Désarmez les mots ; que la paix qui est dans votre cœur soit désarmée et désarmante, » il est comme Péguy qui disait : « Les armes de Jésus c’est le désarmement. »
Je suis frappé de la proximité de la pensée du pape Léon et de cette phrase que Charles Péguy a écrite au début de l’année 1913, quelques mois avant la Première Guerre mondiale et avant donc de trouver la mort, dès les premiers jours de cette guerre, en septembre 1914 : « Les armes de Jésus c’est le désarmement ».
N’oubliez pas : on n’est pas saint tout d’un coup ; vous êtes sur un beau chemin de sainteté à condition d’écouter la Parole de Dieu, de la méditer, et de regarder le Christ qui marche devant vous, au milieu de vous et parfois derrière vous, pour vous rassurer si vous avez l’impression d’être à la fin de la colonne et que le chemin est dur. Faites confiance, n’ayez pas peur de l’avenir, écoutez la Parole de Dieu, priez et mettez-vous au service des autres.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris
