Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe à Notre-Dame à l’occasion des 800 ans du transitus de Saint François d’Assise
Dimanche 4 octobre 2026 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Avec la famille franciscaine.
- Si 50, 1.3-7 ; Ps 15 ; Ga 6,14-18 ; Mt 11, 25-30.
« Va et répare ma maison qui, tu le vois, tombe en ruines », dit le crucifié en l’église Saint-Damien. C’est à cet épisode décisif que le choix de la première lecture fait écho. Même si François commence à réparer les pierres de l’église, il est peu à peu converti en ouvrier de l’Église Corps du Christ. Vient alors à notre mémoire la parabole, relevée par le pape Léon dans son encyclique Magnifica humanitas : c’est, à l’époque de Néhémie, la reconstruction de Jérusalem dévastée qui est le modèle d’une belle édification humaine, d’une ville fraternelle. C’est d’abord une sagesse qui nous est présentée pour parler de Saint-François, non pas séculière seulement, mais une sagesse qui vient de Dieu et qui conduit à Lui. Le grand prêtre Simon reconstruit le temple et protège la ville avec le concours de tous. Ainsi, resplendit-il de lumière et de gloire entouré de son peuple !
L’évangile lu ce jour le dit autrement : cette sagesse même conduit précisément au Christ. Ce qui est compris par les tout-petits, c’est qu’ils comptent aux yeux du Christ. Ils sont là au milieu du peuple. La sagesse que révèle le Christ c’est que les pauvres et les petits peuvent accéder mieux que les sages et les savants à la connaissance aimante de Dieu, le Père et le Fils, dans la force et la lumière de l’Esprit. La seule règle, c’est la disponibilité, c’est l’écoute, c’est la confiance dans la parole reçue, c’est le don de soi.
L’apôtre Paul en fait l’expérience : la Croix du Christ, le don total de soi, le don que le Christ a fait de sa propre vie est sa seule fierté. La transformation de Paul en apôtre du Christ, sa conversion, c’est cela qui lui fait porter les marques des souffrances de Jésus. On pense à l’écharde dans la chair de Paul, sans savoir ce qu’elle est ; on pense aux stigmates de François, reçus vers la fin de sa vie, mais dont le biographe, Thomas de Celano, dit qu’ils étaient déjà inscrits en lui, sans être visibles dès le moment du premier appel à Saint-Damien.
Le Seigneur Jésus avait ouvert la voie ; l’apôtre Paul l’avait suivie ; l’Histoire et les scories des siècles tendent toujours à l’encombrer, à la refermer, à l’oublier. Sans cesse, l’Esprit du Seigneur la rouvre pour nous. François est l’un de ses ouvriers défricheurs, l’un des plus inoubliables, qui l’explore tout au long de sa vie après l’expérience de Saint-Damien. Cette voie, c’est celle de la fraternité : « prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. » S’en remettre à l’amitié de Jésus, faire confiance à son encouragement permanent, lui donner tout ce que nous avons et ce que nous sommes, puisqu’il nous a tout donné, voilà ce qui nourrit au plus profond de nous le désir de la fraternité et nous permet de le mettre en œuvre au quotidien.
J’aime faire allusion à ce texte merveilleux du Miroir de perfection, sorte de Recueil de diverses traditions, où l’on trouve cette méditation sur le Frère parfait, sous le titre : Du zèle témoigné par Saint-François pour la perfection des frères. On peut comprendre que, comme dans l’évangile où les disciples se demandent qui est le plus grand (Luc 9,46), les frères qui entourent François osent lui demander lequel d’entre eux répondrait le mieux à la définition de la perfection fraternelle ! Et François évoque la foi du Frère Bernard, la simplicité et la pureté de Frère Léon, la courtoisie de Frère Ange, et la distinction et le bon sens naturel de Frère Massée… Je me dispense d’aller jusqu’au bout ! Ce qui est beau, c’est ce que rapporte le narrateur : « il disait que serait un bon frère mineur, celui qui réunirait en lui la vie et le mérite de ces saints frères. » Ainsi restons-nous bouche close : personne n’en est capable ! Cependant, si chacun marche en devenant chaque jour davantage ce que François voit en lui, il deviendra déjà un bon frère, un frère mineur, un frère tout court.
C’est ce que fait François lui-même quand il poursuit sa voie à la rencontre du Seigneur. C’est ainsi que, loin des discours incompréhensibles et parfois marmonnés sans chercher à être intelligibles, François développera une prédication accessible, imagée, alliant le geste à la parole. Le baiser au lépreux est évidemment un élan du cœur qui a compris que sa conversion ne peut devenir réelle que si elle s’incarne dans des gestes et des rencontres ; mais c’est aussi une prédication. Pas d’ostentation en cela, aucune hypocrisie ; bien au contraire, l’expression visible d’une charité inscrite au fond du cœur : c’est alors la bouche qui déborde de l’abondance du cœur. La geste de François est simple et éloquente, elle touche les cœurs.
Et dans le monde qui s’enrichit, en ce début du « Temps des réformes », François, poursuivant la route de la fraternité, prend l’alliance avec Dame pauvreté comme un signe et un gage de la vraie nouveauté, la nouveauté permanente que Dieu offre à tous. Pour notre monde d’aujourd’hui, nous pouvons comprendre une fois encore que ce n’est pas la richesse, ni la puissance, ni le mirage des technologies sophistiquées qui sauveront le monde. Nous le savons, nous l’expérimentons : c’est davantage la fragilité reconnue, l’attention aux plus petits, la conversation fraternelle, la sollicitation de tous pour bâtir la ville, sans délaisser ni les faubourgs ni la campagne, c’est le regard implorant tourné vers le Dieu des miséricordes.
C’est ainsi que j’entends la remarque du pape François qui écrivait, dans Fratelli Tutti (§217), que « la paix sociale est difficile à construire, elle est artisanale. » Parce que le travail artisanal rapproche des autres, parce que l’artisan qui veut satisfaire son client, écoute son besoin, et même son désir.
De la même façon, le pape Léon fait appel à la lucidité de nos frères et sœurs pour garder notre monde de la construction des Babel modernes qui ne s’édifient que par l’esprit de domination ; il leur préfère la coopération fraternelle, l’appel fait à tous de s’engager ensemble, la reconnaissance mutuelle que chacun possède au fond de lui, malgré les faiblesses et les lacunes, des qualités qui peuvent entrer en composition avec celles des autres.
Ce que la passion du Christ avait fait comprendre à François, c’est que la paix véritable n’est capable de grandir que lorsqu’est venue au jour la volonté de désarmer les mots eux-mêmes, ainsi que le répète le Pape Léon qui vient de nous visiter pour notre joie. Dans les échanges diplomatiques, autant que dans les conversations familières. À la prière de saint François, que le Christ nous en donne la force chaque jour.
+ Laurent Ulrich, archevêque de Paris.
