Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe à Notre-Dame de la Croix

Dimanche 13 septembre 2026 - Notre-Dame de la Croix (20e)

– 24e Dimanche du Temps Ordinaire – Année A

- Si 27, 30 à 28,7 ; Ps 102, 1-4.9-12 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35

La rancune et la colère : c’est comme cela que ça commence ce matin ; c’est le début de la première lecture que nous avons entendue. D’après l’étymologie, il semble que la rancune ait à avoir avec le cœur : la deuxième partie du mot, qui a été altérée de sorte que cela donne ce mot de « rancune », semble liée au cœur. C’est comme s’il y avait quelque chose qui ne passait pas bien dans le cœur avec la rancune. Quand on a été blessé d’une façon ou d’une autre par un frère, une sœur, quelqu’un d’autre qui nous a fait du mal, il y a quelque chose que notre cœur ne supporte pas. Et la colère, toujours d’après l’étymologie, est liée à un mot grec qui évoque la bile. Et la bile, dans le corps, c’est plutôt amer. Ce qui ne passe pas dans le cœur crée donc de l’amertume dans la vie. Et, d’une certaine façon, la colère et la rancune peuvent être, dans notre vie, des manières d’être simplement naturelles : ce sont des réactions intérieures, des réactions du corps d’abord, et il s’agit que cela n’empoisonne pas notre existence. Le sage Ben Sira, de la première lecture, dit qu’il ne faut pas se laisser aller à cela parce que cela ternit et empoisonne l’existence. C’est simplement un réflexe de sagesse qu’il propose : fais attention à toute ta vie, ne reste pas avec ce qui pèse sur ton cœur, ne reste pas avec de l’amertume qui t’empêche vraiment de vivre, et tâche de te souvenir d’où tu viens et où tu vas. Ta vie est ce qu’elle est ; ta vie ne va pas durer très longtemps mais elle est déjà appelée par Dieu et cela vaut bien mieux que tout. Cela vaut bien mieux que de se laisser aller à ces sentiments simplement naturels que l’on peut maîtriser. C’est donc une sagesse que recommande Ben Sira, et nous entendons cette sagesse.

Mais l’évangile invite à aller plus loin et à comprendre autrement les choses. Bien sûr, il y a quelque chose de tout à fait disproportionné dans les chiffres qui sont donnés : 70 fois 7 fois ça fait 490… c’est beaucoup ! Il faudrait pardonner 490 fois, c’est-à-dire tout le temps. Et puis la différence entre les 100 pièces d’argent et les 60 millions de pièces d’argent est aussi et complétement invraisemblable. Tout cela exprime que l’absence de pardon, la rancune, la colère contre un frère, une sœur, qui nous a fait du mal, c’est disproportionné, c’est tout petit, c’est minuscule à l’égard de l’amour de Dieu, de l’amour de ce roi. Ce roi, on est peut-être un peu étonné qu’il se mette en colère, mais le récit que propose Jésus est une histoire humaine, et il parle de Dieu, d’une certaine façon, il en parle comme de nous qui sommes capables de nous mettre en colère. Mais non, ce que le Seigneur Jésus veut dire à propos de Dieu son Père, c’est qu’en effet il remet toujours les dettes, et que sa colère souligne simplement que ce serait bien légitime de l’être. Mais nous retenons de cette histoire, de cet évangile et de cette parabole de Jésus, une invitation forte à considérer toujours et en premier lieu l’amour dont nous sommes aimés et qui est une dette que nous n’arriverons jamais à rembourser à quelque moment que ce soit et avec quelque force que nous puissions avoir. Tout nous vient du Seigneur, nous n’avons rien que nous n’ayons reçu, comme dit ailleurs l’apôtre Paul. Tout ce que nous avons nous l’avons reçu et nous n’y sommes pour rien : d’être aimés à ce point devrait nous faire considérer que le pardon est décidément une grande chose à laquelle nous sommes invités.

Je voudrais manifester cette disproportion et cet étonnement en vous racontant cette histoire, très actuelle, celle d’une femme, maintenant âgée, qui a vu son frère mourir sous les coups d’un agresseur. Et cette femme a été évidemment violemment blessée elle-même parce qu’elle aimait beaucoup ce frère avec lequel elle était souvent, venant seule, alors qu’elle n’avait plus de mari, avec ses enfants. Elle allait chez lui pour se réconforter et pour aussi, probablement, l’aider à vivre. Cette femme s’est demandé si quelqu’un pouvait avoir plus de douleur qu’elle après la mort violente de son frère ; si quelqu’un pouvait souffrir autant qu’elle, ou même plus qu’elle ? Et elle s’est dit qu’elle savait qui était capable de souffrir plus qu’elle, et c’était la mère de l’assassin. Elle a fait des démarches pour trouver, pour rencontrer la mère de l’assassin. Et depuis ce temps, depuis 10 ans, elles vivent toutes les deux comme des sœurs de douleur. Vous avez peut-être reconnu la sœur du Père Jaques Hamel, assassiné il y a dix ans. J’en parle parce que je connais bien Roseline Hamel et que, depuis 10 ans, je l’ai vue grandir dans la foi et dans l’espérance. Elle était une chrétienne ordinaire, si j’ose dire, sans histoire, qui avait élevé ses enfants en leur communiquant des valeurs de vie et l’amour du Seigneur, en allant tout simplement à la messe comme vous le faites. Mais un jour, l’histoire l’a fait changer et lui a fait approfondir de façon indiscutable et merveilleuse, lui a fait découvrir l’amour de Dieu qui lui a donné la force de pardonner et de vivre dans la proximité d’une personne, d’une autre religion que la nôtre, qui avait besoin d’être ainsi encouragée, et aussi tournée vers l’espérance.

Alors, ayant raconté cette histoire je ne peux que souligner que l’évangile que nous venons d’entendre n’est pas adressé à la foule tout entière, mais précisément à l’apôtre Pierre et aux disciples. Dans ce discours adressé très précisément à ceux qui se sont mis en route derrière lui, c’est-à-dire à nous, Jésus demande d’aller beaucoup plus loin dans l’amour, dans la découverte de la miséricorde de Dieu, dans la joie du pardon.
Chaque jour, et plus encore en ce jour où vous êtes rendus joyeux par la fête patronale de votre paroisse, que le Seigneur nous permette d’aller plus avant, parce que nous sommes ses disciples, dans la découverte et la pratique de la miséricorde de Dieu à notre égard et à l’égard de tous.

+Laurent Ulrich, archevêque de Paris

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