Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe du 11e dimanche du Temps Ordinaire à la Maison Marie-Thérèse

Dimanche 13 juin 2021 - Maison Marie-Thérèse (14e)

 11e dimanche du Temps ordinaire - Année B

- Ez 17, 22-24 ; Ps 91,2-3.13-16 ; 2 Co 5,6-10 ; Mc 4,26-34

Frères et sœurs,

Avec ce dimanche nous reprenons la lecture continue de l’évangile de saint Marc. Celui-ci rapportait dans le début de cet évangile, le début de la vie publique de Jésus. Il a commencé à Capharnaüm et dans les villages alentour en enseignant avec autorité et en faisant des signes par des guérisons, et sa renommée s’est répandue dans toute la région, si bien que, peu à peu, les gens sont venus pour le voir, pour l’écouter et pour se faire guérir. Au moment où l’évangile de Marc nous rapporte ces deux petites paraboles qui étaient précédées par la parabole du semeur, nous sommes dans cette situation où Jésus se trouve devant une foule relativement indistincte, sauf pour les douze qu’il a appelés pour être avec lui et à qui il communique le sens de ce qu’il se passe, comme l’évangile nous le dit, « il leur expliquait tout en particulier ».

Mais cette foule, était-elle prête à entendre le message que le Christ voulait lui donner ? Est-ce qu’elle était prête à comprendre le chemin dans lequel il était engagé ? Est-ce qu’elle était prête à le suivre ? L’évangile nous dit qu’il leur parlait en paraboles parce qu’ils ne comprenaient pas. Et l’évangile de Marc nous conduira jusqu’au pied de la croix avec des gens qui ont suivi Jésus et qui n’ont rien compris. Jusqu’au moment de sa mort, ils ne comprenaient pas ce qu’il se passait, malgré les explications qu’il leur a données en particulier, les douze eux-mêmes étaient dans l’incompréhension. La parabole, c’est l’instrument pour aider à cheminer dans la foi, c’est à dire comme saint Paul le dit dans l’épître aux Corinthiens, dans un univers où tout n’est pas dévoilé, où il y a quelque chose qui reste obscur et caché, et qui ne peut se découvrir que par le changement du cœur. La parabole, c’est ce chemin pour nous faire changer nos cœurs, pour les ouvrir, pour ouvrir notre esprit à l’entendement de ce que Jésus veut lui communiquer.

Que nous dit-il dans ces deux petites paraboles ? Deux choses très simples, le règne de Dieu et sa croissance, c’est un phénomène qui ne peut pas s’observer. C’est un phénomène du même ordre que le mystère de la croissance d’une plante au secret de la terre. C’est une vitalité qui se développe dans le cœur de l’homme mais qui ne se mesure pas jour après jour, qui reste comme cachée par un voile. L’énergie de cette croissance et de ce développement, c’est Dieu lui-même. Ce n’est pas le paysan qui tire sur la plante pour la faire pousser, c’est Dieu qui lui donne la croissance et la fécondité. Il peut paraître minuscule, imperceptible presque, aux yeux des hommes, ce règne qui est cependant vivant dans les cœurs. Comme la graine de moutarde est la plus petite de toutes les graines, la réalité du règne de Dieu dans nos cœurs ne fait pas d’événements exceptionnels, ne fait pas de choses très remarquables, sauf le changement de nos désirs et de notre action. Et c’est cela que le Christ veut ouvrir dans le cœur de ses auditeurs encore bien peu préparés. Il veut leur faire comprendre qu’il y a au milieu d’eux, quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, comme nous le dira l’évangile de Jean : « il y a au milieu de vous quelqu’un que vous ne connaissez pas ». Il y a en nous, quelqu’un que nous ne connaissons pas encore, pas encore clairement, que nous ne connaissons que sous le voile de la foi. La foi, ce n’est pas la possession des biens qui se voient, c’est la possession des biens qui ne se voient pas. C’est la confiance dans cette vitalité et cette énergie de Dieu qui fait croître son règne mystérieusement dans le cœur des hommes. Celle-ci commence discrètement, de manière presque imperceptible à faire bouger le monde et à changer l’histoire.

Nous voilà nous, arrivés à un âge où nous avons l’impression que nous ne pouvons plus faire grand-chose pour changer le monde, où notre énergie est bien faible pour donner la fécondité du règne, mais sans doute est-ce une grâce qui nous est faite de connaître cette pauvreté et cet appauvrissement pour rentrer dans le mystère de l’action de Dieu lui-même. Ce n’est plus par ce que nous faisons, si convaincus que nous puissions être d’avoir fait quelque chose, ce n’est plus par ce que nous faisons que le règne grandit, ce n’est plus par notre motivation, par notre enthousiasme, par notre vigueur que croît le règne de Dieu ! C’est par le mystère invisible de l’action de Dieu au cœur des hommes, de l’action de Dieu dans notre propre cœur ! La joie de notre vieillesse, ce n’est pas ce que nous avons fait, mais ce que nous commençons à comprendre : ce n’est plus nous qui faisons quelque chose, c’est Dieu lui-même qui transforme le monde. La joie de notre vieillesse, c’est de savoir que c’est lui l’énergie qui donne la moisson.

Rendons grâce au Seigneur d’avoir ce temps où nous pouvons, comme le Christ nous y invite, contempler l’invisible règne de Dieu à travers la visibilité des événements, des paroles, des actes, qui sont comme les paraboles de notre temps. C’est à nous qu’est donnée la grâce de voir dans la foi, sous les apparences de ce qui éblouit le monde, la minuscule espérance du règne de Dieu qui renouvelle toute chose. Amen.

+André cardinal Vingt-Trois, archevêque émérite de Paris

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