Fin de vie : la mort en douce ?

22 janvier 2026

Paris Notre-Dame du 22 janvier 2026

Alors que la loi sur la fin de vie poursuit son parcours législatif au pas de course, avec le vote à venir du Sénat, une enquête d’opinion menée par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) avec les Associations familiales catholiques (AFC), publiée en décembre dernier, montre que les Français ne demandent pas la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté. Éléments de décryptage avec Dominique Reynié, professeur à Sciences Po et directeur général de Fondapol.

Hémicycle du Sénat, à Paris.
© Sénat

Paris Notre-Dame – Pourquoi avez-vous souhaité sonder les Français sur l’euthanasie ?

Dominique Reynié – Cette proposition de loi porte sur un sujet absolument majeur, structurant et fondamental pour notre société. Et pourtant, je ne suis pas sûr que tout le monde – et même les parlementaires – ait compris qu’il s’agissait de renoncer à l’interdit de tuer. J’ai été par ailleurs frappé de voir comment le débat – si on peut le qualifier comme tel – s’est déroulé dans un surgissement brutal, soudain, privant la société d’une réflexion collective et profonde, alors même que ce thème n’a jamais été abordé lors des campagnes présidentielles ou législatives, même récentes. Quant aux associations militantes qui expriment avec force leur point de vue, elles portent une voix qui est, en réalité, très marginale dans la population française, contrairement à ce que l’on nous répète à l’envi, en s’appuyant sur certains sondages malhonnêtes.

P. N.-D. – À quoi faites-vous référence ?

D. R. – En mai 2024, un sondage commandé à l’Ifop par l’Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD) laissait supposer une adhésion massive à l’euthanasie. Mais si on l’analyse de près, on s’aperçoit qu’il se réduit à deux questions, construites pour produire une adhésion. En voici une, pour l’exemple : « Certaines personnes souffrant de maladies insupportables et incurables demandent parfois au médecin une euthanasie, c’est-à-dire que l’on mette fin à leur vie, sans souffrance. Selon vous, la loi française devrait-elle autoriser les médecins à mettre fin, sans souffrance, à la vie de ces personnes atteintes de maladies insupportables et incurables si elles le demandent ? » Cet énoncé met en scène la souffrance extrême, déréalise le sujet concerné en laissant penser qu’il s’agit de quelques cas rares, et ne propose aucune alternative, certainement pas celle des soins palliatifs. Les résultats sont donc totalement orientés. Et pourtant, ce sondage a été poussé médiatiquement, légitimant une précipitation politique qui répondrait à une prétendue demande de la société.

P. N.-D. – Quels sont les principaux enseignements de votre enquête d’opinion ?

D. R. – L’enquête montre, de manière flagrante, la divergence de vues entre l’opinion publique et le législateur. Elle porte d’abord sur la priorisation politique : la moitié des Français préfère garantir l’accès aux soins palliatifs sur tout le territoire – tel que prévu par la loi mais non appliqué actuellement – avant d’envisager l’introduction d’un « droit à l’aide à mourir ». Une autre réponse est intéressante : lorsque l’on invite les personnes à se placer dans l’hypothèse où l’un de leurs proches serait gravement malade, ils se déclarent à 52 % en faveur des soins palliatifs, à 38 % pour l’euthanasie, et 10 % sans réponse. Enfin, ce qui m’a surpris et, d’une certaine manière, émerveillé, c’est l’opposition très forte de la jeunesse. La crainte, par exemple, d’une extension de l’euthanasie et du suicide assisté aux personnes fragiles est partagée par les deux tiers des 18-24 ans (64 %), des lycéens et des étudiants (65 %), et des moins de 35 ans (63 %).

P. N.-D. – Il n’y a donc pas d’adhésion massive à l’euthanasie. Ce positionnement varie-t-il selon la tendance politique des personnes interrogées ?

D. R. – C’est une autre leçon de cette étude : l’opposition est transpartisane. Les chiffres sont très clairs : parmi les proches de LO-NPA, 55 % sont contre ; LFI, 55 % contre ; PCF, 54 % contre ; les Écologistes, 50 % contre ; le PS, 52 % contre ; Horizon, 54 % contre ; LR, 55 % contre ; Reconquête, 64 % contre ; le RN, 52 % contre ; le MoDem, 52 % contre ; Place Publique, 52 % ; et enfin, parmi les électeurs de Renaissance, 49 % contre, 43 % pour, 7 % sans réponse. Ils sont tous, en majorité absolue ou relative, contre la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté. Et pourtant, en mai dernier, tous les partis politiques – à part l’UDR d’Éric Ciotti – ont contribué, par le vote de leurs députés, à l’adoption en première lecture de cette proposition de loi. Il n’y a pas de majorité politique ; les parlementaires n’arrivent pas à se mettre d’accord sur quoi que ce soit, pas même sur le budget, mais nos élus parviennent à voter, par la seule expression de leur individualité, une proposition de loi qui entraîne pourtant une rupture anthropologique majeure. Et ma plus grande inquiétude, c’est que les Français découvrent bien trop tard quelle était la gravité du sujet et ses conséquences.

P. N.-D. – Dans votre enquête, vous soulignez d’ailleurs le nombre important des 14 % de personnes qui ne se prononcent pas. Pour vous, c’est le signe d’un débat précipité et d’une mécompréhension du sujet…

D. R. – Exactement, c’est un indicateur. C’est normal qu’il y ait des « sans réponse » dans les sondages, mais en général, le niveau est très faible. 14 %, c’est la moyenne sur la trentaine d’items que compte le questionnaire ; mais pour certains, on monte jusqu’à 20 %. C’est un pourcentage très élevé. Les gens sont perdus, ils ne savent pas quoi penser ni ce qu’englobe exactement la réalité du débat. Ils ont une connaissance approximative de ce que sont vraiment l’euthanasie, le suicide assisté, les soins palliatifs, la sédation profonde et prolongée jusqu’au décès... Et ce qui est grave, c’est que le texte proposé par le Sénat, voté dans les jours à venir, accroît la confusion.

P. N.-D. – Pour quelles raisons ?

D. R. – Plus personne ne parle d’euthanasie ni de suicide assisté, alors qu’il s’agit bien de cela. Refuser d’utiliser les mots qui désignent la chose, parler « d’aide à mourir », et maintenant, par le Sénat, « d’assistance médicale à mourir », opacifie le débat. Le terme « assistance médicale » laisse entendre qu’il s’agit de médecine. Les sénateurs affirment donc, en tant que législateurs, que donner la mort est un soin, faisant ainsi voler en éclat toute la philosophie et les codes déontologiques de la médecine. Il y a tout un monde – et d’abord tout le corps des soignants – qui est percuté dans son organisation éthique, profonde et ancienne.
Ce qui me choque aussi beaucoup, c’est que nous ne regardons pas ce qui se passe dans les pays où l’euthanasie et le suicide assisté sont pratiqués. Leur expérience est pourtant éclairante. Ainsi, l’exemple des Pays-Bas est édifiant : depuis 2002, date de la légalisation, il y a eu 100 000 euthanasies. Si je rapporte cette donnée à la population française, c’est comme si nous en avions pratiquées 700 000 en vingt ans. Or, dans le débat français, personne ne parle jamais de ce risque d’un recours massif à l’euthanasie…

P. N.-D. – Effectivement, le discours se place toujours sur le registre du cas exceptionnel…

D. R. – Exactement. Mais aux Pays-Bas, et ailleurs, c’est massif. Tous ces pays suivent le même parcours : un nombre toujours plus croissant d’actes, une permissivité accrue au fil des ans et l’effondrement des soins palliatifs. Dans certains pays, on euthanasie déjà les personnes atteintes de troubles psychiques ou psychiatriques, et en Belgique, les mineurs : six enfants depuis 2014. Un autre point est intéressant : contrairement à ce que certains veulent faire croire, il n’y a que dix pays au monde qui ont adopté à la fois l’euthanasie et le suicide assisté, c’est-à-dire 2,6 % de l’humanité. Cela reste très marginal. Et que nous dit, là encore, leur expérience ? Le suicide assisté n’est pratiquement jamais utilisé ; au Canada, par exemple, c’est 1 %, contre 99 % pour l’euthanasie ; pareil aux Pays-Bas, 2 % contre 97 %...

P. N.-D. – Comment l’expliquez-vous ?

D. R. – Le suicide assisté, dès lors qu’il est organisé conformément aux lois qui l’autorisent, suppose la volonté constante de la personne qui assure vouloir mourir, puisqu’elle participe elle-même à l’administration du produit létal, quand bien même elle est aidée par un assistant. Cela suppose une certaine clarté d’esprit et une volonté qui manifeste sa préférence jusqu’à l’issue fatale. Le faible chiffre de suicide assisté montre que, dans beaucoup de cas, les personnes abandonnent. On voit bien la différence avec l’euthanasie, où une tierce personne injecte le produit ; alors que vous êtes dans un état de grande faiblesse intellectuelle ou physique, votre consentement n’est pas invité à se réaffirmer jusqu’à la fin.

P. N.-D. – Vous craignez que l’on profite d’un abolissement du discernement pour, finalement, aboutir à un abolissement de la liberté ?

D. R. – Nous allons au-devant de situations extrêmement dangereuses. Je pense, par exemple, aux directives anticipées, souvent rédigées lorsque les personnes sont en bonne santé ou à un certain stade de la maladie. Est-ce que le corps médical va vérifier que la personne, parvenue à l’état qu’elle jugeait extrême, maintient sa demande ? Les psychologues et les psychiatres qui s’occupent de personnes en situation de grande fragilité disent que le désir de mourir vient sans cesse, mais qu’il est très fluctuant, exprimant surtout un désir de ne plus souffrir. L’actuelle proposition de loi fait d’un moment de découragement – lié à une souffrance extrême ou à des peurs très diverses – une directive, qui se réalise au nom d’une liberté qui se serait exprimée.

P. N.-D. – Que répondez-vous à ceux qui se placent justement sous l’argument de la liberté individuelle, en disant que cela n’enlèvera rien aux autres ?

D. R. – C’est faux ! Cette loi porte en elle une rupture anthropologique. Il n’y a pas de sujet plus grave. La preuve, c’est qu’il faudra modifier le code pénal. Ce n’est pas rien ! En réalité, cela change tout pour tout le monde, et à bien des niveaux… Ne serait-ce qu’en contraignant des soignants à pratiquer des actes contraires à leur déontologie et à leurs convictions les plus profondes. On imagine sans mal qu’il y aura une pression des familles, exprimée ou ressentie, sur des personnes souffrant de maladies qui coûtent cher. Il y aura des drames, des décisions inextricables à prendre, des chocs post-traumatiques à gérer… Tout cela bouleversera profondément la cellule familiale. Le rapport aux soignants changera également ; si des médecins peuvent refuser de pratiquer l’euthanasie, d’autres se prononceront forcément pour. Au Canada, on s’interroge sur les effets que peut avoir, sur le recrutement des étudiants en médecine, la perspective de donner la mort. N’y a-t-il pas, dans cette possibilité de pouvoir tuer tout à fait légalement, quelque chose de profondément vicié et dangereux ? C’est terrible et vertigineux.

P. N.-D. – Si cette demande ne vient ni de la population française, ni des soignants, ni des partis, d’où vient-elle ?

D. R. – C’est difficile de répondre, et je ne peux pas l’expliquer totalement, mais il y a, indiscutablement, une origine qui vient de nos élites sociales, c’est-à-dire d’éléments favorisés dans notre société, qui attachent une grande importance, dans un absolutisme libéral, au fait de maîtriser leur existence, dans un projet de liberté, d’autodétermination et, aussi, d’appropriation de leur corps. C’est le début du problème : notre corps ne nous appartient pas, justement. On ne peut pas vendre son sang, par exemple. À cela s’ajoute une autre dimension : l’effroi, partagé par tous, devant la souffrance, physique ou psychique. S’assurer de pouvoir choisir le moment de sa mort laisse l’illusion qu’on vivra bien jusqu’au bout, avec cette idée que l’on souffrira suffisamment pour ne plus vouloir vivre, mais pas assez pour que cela soit intolérable. C’est une illusion. Cela ne se produit jamais ainsi.

P. N.-D. – Le Canada chiffre chaque année les économies réalisées par l’euthanasie. Est-ce aussi un argument pour nos politiques ?

D. R. – Je pense que l’adoption potentielle de ce texte – au moment où il est très clair que notre État est quasiment en faillite et où la représentation parlementaire ne parvient même plus à adopter un budget – interroge. Je ne dis pas que c’est une intention, mais c’est une terrible conjonction. Le suicide assisté n’est pas une idée récente ; mais la France a toujours résisté, en mettant notamment en place les soins palliatifs de manière si remarquable. Là, nous sommes dans une impasse budgétaire. On ne cesse de nous dire combien le coût des retraites, du grand âge ou du handicap, est un problème. Les moyens se raréfient. Les personnes fragiles ressentent une pression croissante à leur égard. Il est évidemment légitime de s’interroger sur l’inconscient de l’État et s’il ne s’agit pas, au fond, d’abréger des vies devenues trop coûteuses. Il y a une demande minoritaire et déterminée, mais cela ne légitime pas le bouleversement législatif. De fait, ce courant, très minoritaire, est identifié par l’État, confronté à sa crise financière, comme un élément de la réponse, parce qu’il n’est pas question pour lui de supprimer d’autres dépenses dont sa stabilité politique dépend.

P. N.-D. – On a parlé de rupture anthropologique majeure. Quelles seront les conséquences sur la vie politique française ?

D. R. – Il est difficile de toutes les identifier, mais à coup sûr, il y aura des conséquences très importantes. La proposition de loi a été adoptée en première lecture en mai dernier, avec 305 voix sur 577, ce qui représente 52,8 % des députés. C’est un chiffre extrêmement modeste. Ainsi, une loi qui entraîne des changements majeurs ne requiert finalement aucun débat ni de majorité qualifiée ! Comment les gens réagiront-ils lorsqu’il y aura des premiers cas de contentieux au sein d’une famille ? Lorsque les médias produiront des documentaires et des émissions spéciales sur des drames atroces, sordides, infiniment tristes ? Je crois, d’ailleurs, que les partis politiques pressentent ce risque. Comment peut-on imaginer que, sur ce sujet, la quasi-totalité des partis aient laissé chacun voter à sa guise ? N’est-ce pas une façon, dans l’incertitude, de pouvoir se dédouaner dans les années à venir, en imputant la responsabilité à la liberté individuelle des députés ? Il y a quelque chose d’irresponsable à laisser des individus – qui se trouvent aujourd’hui être députés – voter une telle loi. C’est prendre le risque de nourrir une colère très puissante des électeurs contre la démocratie et contre le parlementarisme.
Par ailleurs, cette loi fait passer l’État français de l’État-providence à l’État validiste. C’est aussi, à court terme, un poison mortel pour l’idée sociale, si forte en France, et pour les partis de gauche. Je ne sais pas comment ils vont assumer – alors que la plupart de leurs électeurs s’opposent à ce texte – de se retrouver dans une société validiste, qui relève d’une forme d’ultra-capitalisme. Enfin, ce projet de loi met en exergue combien les élus sont déconnectés de leurs électeurs.

P. N.-D. – Vous craignez une rupture ?

D. R. – Il y a une rupture entre la population et ses représentants. On le voit particulièrement sur deux points : l’opposition massive de la jeunesse – qui est le pays de demain – et le rôle de la religion. Les politiques prennent un grand risque. Il y a un retour du religieux en France, c’est aujourd’hui indiscutable. Les députés s’apprêtent donc à voter cette loi sur la fin de vie alors que le basculement a déjà eu lieu. Ils vont donc se trouver totalement à contretemps, du point de vue de l’être historique de la France depuis 1945 – c’est-à-dire l’État-providence, l’État social –, mais aussi du point de vue de la profondeur de la société française dans son rapport aux convictions morales, spirituelles et religieuses… Et aussi, par ricochet, dans son rapport aux autres pays.

P. N.-D. – Que voulez-vous dire ?

D. R. – La France a dans le monde, et depuis longtemps maintenant, une image singulière, dont nous sommes fiers, parce qu’elle est belle : celle de l’humanisme, de la solidarité. C’est très puissant. Beaucoup seront surpris de voir la France suivre le modèle belge ou néerlandais, au point d’ailleurs que va naître le soupçon, déjà explicite dans certains rapports internationaux, d’une évolution vers une politique eugénique. Voilà un étrange et douloureux parcours historique… Mais il n’en demeure pas moins que l’orientation validiste de l’État français nous rapprocherait de cette politique eugénique.

Propos recueillis par Charlotte Reynaud

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