Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe pour les 70 ans de l’Ordinariat des Catholiques des Églises Orientales résidant en France
Lundi 3 février 2025 - Chapelle de la Conférence des Évêques de France (58 avenue de Breteuil 75007 Paris)
– 4e semaine du Temps ordinaire
- He 11,32-40 ; Ps 30,20-25 ; Mc 5,1-20
Ce passage de la Lettre aux Hébreux, que nous venons d’entendre et que nous lisons ces jours-ci dans notre liturgie latine, est extrêmement impressionnant par la foi qui est invoquée à travers un certain nombre d’occurrences dans ce chapitre 11, cette façon dont l’auteur de la Lettre place toute l’activité des croyants sous le régime de leur foi, de leur confiance absolue dans ce que le Seigneur fait pour eux. Bien sûr, nous constatons que cette foi est capable de provoquer chez eux une admiration pour ce que Dieu fait de beau pour eux : ils ont pratiqué la justice, obtenu la réalisation de certaines promesses, conquis des royaumes. Cela leur est donné, mais la foi leur est donnée aussi dans les épreuves : ils la vivent, ils y sont fidèles et elle leur fait passer à travers ces temps d’épreuves, que je ne détaille pas tant les descriptions sont horribles.
On n’a pas besoin d’être coupé en morceaux pour vivre dans la foi, mais ce récit rejoint, malheureusement, tant de situations encore présentes dans la vie souffrante des hommes ! C’est par la foi qu’ils vivent ce qu’ils ont reçu et tout ce qui se passe dans leur existence. Ils ont pourtant attendu la manifestation de Dieu, ils ont pourtant attendu la réalisation de la promesse définitive de Dieu sans jamais l’avoir vu, c’est ce dont parle ce chapitre 11 de la Lettre aux Hébreux. Et ils ont été soutenus.
Dans l’Évangile, nous entendons une autre situation. Lorsque Jésus décide de déborder des frontières, d’aller de l’autre côté de la mer, à la rencontre de ceux que, jusqu’à présent, il n’avait pas rencontrés, pour leur manifester qu’eux aussi sont faits pour entendre l’Évangile et pour vivre de la foi. Et ayant traversé la mer, ayant été chez d’autres qui n’étaient pas dans la tradition de l’histoire du peuple de Dieu, il rencontre, soudainement, un cas. Un cas qu’on ne sait pas résoudre, un cas tout à fait improbable, d’une difficulté incroyable : personne ne peut réconcilier cet homme avec lui-même et avec les autres. Il y a tellement de situations qui ressemblent à cela dans nos vies, dans notre ministère, dans les rencontres que nous faisons. Nous sommes souvent affrontés à cette réalité de ne pas pouvoir, de ne pas savoir réconcilier quelqu’un, le remettre sur un chemin de paix. Et c’est la première rencontre que Jésus fait dans ce pays. Voilà qui est extraordinaire, voilà qui est étonnant ! Nous comprenons que l’évangéliste, racontant cette scène, veut dire lui aussi que, cet homme-là, avait droit d’entendre la Bonne Nouvelle. Lui aussi, et le peuple qui est autour de lui, avaient le droit d’entendre cette Bonne Nouvelle. Alors elle est diversement reçue, et le passage se termine de façon extrêmement exemplaire, comme nous l’avons entendu : « Alors l’homme s’en alla et il se mit à proclamer dans la région de la Décapole ce que Jésus avait fait pour lui ». C’est bien de la même foi qu’il vit et il comprend qu’il est ainsi ouvert à quelque chose de nouveau dans son existence. Bien sûr, le texte ne dit pas ce qui est arrivé vraiment à la population qui avait demandé à Jésus de repartir. Peut-être aussi ont-ils été un jour touchés par sa Parole ?
Et nous croyons donc que la Bonne Nouvelle est pour tous et en tout lieu. Voilà ce que notre foi ne cesse d’affirmer et ce que notre pratique essaie de rejoindre.
Vous aussi, catholiques orientaux, venus du fait de l’histoire du monde, de l’histoire de vos peuples, jusque chez nous, venus d’Orient en Occident, vous avez été accueillis, peut-être plus ou moins bien, mais avec le désir pour nous, dans l’Église, de faire en sorte que votre vie soit ici possible. Pour entrer dans cette relation, les uns avec les autres, vous avez été accueillis notamment grâce au fait que la sollicitude, la charité pastorale du Saint-Père ait créé notamment un Ordinariat, et ceci dans plusieurs pays au monde puisqu’un Ordinariat pour les catholiques orientaux a été créé en Autriche avant 1954, qu’il y en a en Espagne, en Pologne, au Brésil et en Argentine. Et dans ces six pays, y compris la France, il y a donc cette structure, un peu étonnante peut-être, de la vie de l’Église, mais qui permet à ceux qui portent une tradition différente, une tradition liturgique, une culture et une histoire autres, de vivre à l’intérieur de l’Église catholique sans être simplement confondus avec les latins, mais dans un dialogue permanent. Grâce à cet Ordinariat, ici, et par la sollicitude de l’Église qui a senti qu’il y avait une migration qui imposait de se réunir, à la fois de distinguer les histoires, les cultures, les identités, et de les réunir en même temps, nous pouvons nous apporter les uns aux autres les traditions qui sont les nôtres. Vous, avec vos traditions orientales, et nous avec la nôtre aussi, dans un échange où nous nous approchons les uns des autres et nous vivons déjà dans notre chair, je le crois profondément, un échange de dons qui est si important et qui a besoin d’être manifesté.
C’est peut-être peu de chose, puisque les groupes que vous formez sont répandus à travers notre territoire. Et pourtant ils sont vivants, ils sont dans cette relation avec les paroisses latines, et j’espère que nous pouvons progresser dans la connaissance mutuelle.
Aujourd’hui, je vois, au milieu de vos ornements liturgiques, des habits liturgiques latins disant qu’il y a eu une journée de rencontre pour les prêtres, qui permet de favoriser cette connaissance mutuelle entre orientaux et occidentaux, entre vous et les latins. Cette journée annuelle vous permet de développer cette richesse partagée.
Nous demandons au Seigneur de nous accueillir sans cesse, de mieux en mieux, les uns les autres, dans les paroisses dans lesquelles vous êtes. De nous accueillir les uns les autres avec de plus en plus de ferveur, avec un sentiment d’action de grâce auprès du Seigneur et avec la certitude que chacun d’entre nous marche, comme le dit l’auteur de la Lettre aux Hébreux, « sous le régime de la foi sans cesse. » C’est-à-dire avec la certitude que le mystère du Christ est l’accomplissement de la foi qui était encore incomplètement vécue quand la promesse du Christ n’était pas réalisée, quand le don de sa vie, son sacrifice, sa mort et sa résurrection n’avaient pas été encore annoncés.
Que le Seigneur nous fasse cette grâce de vivre les uns avec les autres et de ne cesser de partager, avec plus de profondeur, l’expérience de la foi qui nous réunit.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris et Ordinaire des Catholiques des Églises Orientales résidant en France