Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe en la cathédrale Notre-Dame pour le jubilé des Éducateurs de l’Enseignement Catholique en Ile-de-France

Mercredi 19 novembre 2025 - Notre-Dame de Paris

 33e semaine du Temps Ordinaire — Année C

- 2 M 7, 1.20-31 ; Ps 16, 1.2.5-6.8.15 ; Lc 19, 11-28

Voici deux histoires curieuses dont on se demande un peu ce qu’elles viennent faire dans la liturgie. Des histoires de violence, de pouvoir royal très contraignant et violent ; une histoire d’argent où le maître, dans l’évangile, dit : « Faites bien fructifier cet argent. » Et c’est dans la bouche de Jésus que nous l’entendons.

Il ne faut pas se laisser abuser par les histoires : à travers une image elles disent quelque chose de profond. Dans la première, nous avons l’histoire des sept frères assassinés par un roi qui n’est pas content qu’on ne suive pas ses prescriptions, notamment religieuses, qui sont des prescriptions à sa propre gloire et non pas à la gloire de Dieu. Ces sept frères ont une mère exemplaire, une mère qui a mis sa confiance en Dieu - son espérance en Dieu, dit le texte – et, on le voit à la fin, elle encourage son dernier fils à affronter la mort qui lui est réservée, pour garder le signe de cette espérance qu’elle a en Dieu, et, dit-elle : « Pour que je te retrouve au jour de la miséricorde. » Voilà que cette femme est témoin, longtemps avant Jésus, de ce qu’une espérance naît dans le cœur des croyants de la Bible, que Dieu ne retire pas ce qu’il donne. Ce qu’il donne, c’est la vie : il veut la voir transformée auprès de lui, mais il ne la laisse pas mourir définitivement.

On n’évoque pas encore la résurrection, loin avant Jésus, mais on commence déjà à penser que Dieu qui a donné la vie ne peut pas la retirer, et que quand la vie mortelle s’achève, la vie avec lui est capable de continuer. C’est cette espérance-là que dit cette femme ; c’est cette espérance-là qui naît dans le cœur d’un peuple croyant dans le Dieu de la vie et qu’elle nous transmet à nous aujourd’hui encore.

Cette foi-là, comme cette espérance - et Jésus le dit à propos de ces mines qui ont été confiées à des serviteurs - est faite pour fructifier, pour grandir. Elle nous est confiée non pas pour que nous la gardions dans un coin et dans ce que l’on appelle la vie privée, comme si elle pouvait grandir sans être au plein jour, comme si elle pouvait se transmettre sans se manifester, comme si elle était réservée au secret des cœurs simplement. La foi, l’espérance et la charité sont faites pour être exposées, pour être visibles, pour être données, pour être partagées. Non pas forcément pour être suivies par tout le monde, mais pour être vraiment données, pour être vraiment partagées puisqu’elles animent le plus profond du cœur de l’homme qui choisit de suivre le Christ, qui choisit de mettre sa confiance et son espérance en Dieu le Père, qui choisit de se laisser guider par la force de l’Esprit Saint.

Voilà les mines qui se multiplient par dix, par cinq mais que l’on peut aussi garder complétement cachées au fond d’une vie qui ne produira aucun fruit, nulle part et à aucun moment.

Voilà l’invitation que nous fait le Seigneur de façon très claire, l’invitation qu’il nous adresse en ce soir et pour vous éducateurs chrétiens, qu’il vous adresse pour que vous vous sentiez assurés dans la foi, dans l’espérance et dans la charité de votre cœur : que ce qui est né un jour dans votre cœur lorsque vous avez décidé d’être chrétien à la suite du Christ porte du fruit dans le milieu dans lequel vous travaillez, auprès des collègues, auprès de toutes les personnes que vous rencontrez et particulièrement, bien sûr, auprès des jeunes qui vous sont confiés. C’est une sorte de vérité, d’évidence, mais dont nous percevons bien, dans le monde et la société sécularisée et laïcisée dans laquelle nous devons vivre aujourd’hui, que cela n’est pas tout à fait facile. On voudrait nous contraindre à ce que notre foi soit simplement une affaire privée. Il faut que nous soyons bien conscients de quelque chose qui est fondamental dans l’expérience de la foi : c’est qu’en effet la foi naît dans notre cœur et au plus profond de notre décision intérieure - c’est vrai et cela c’est le privé si on veut - mais elle ne vit pas si elle ne s’exprime pas en-dehors de nous, si elle ne s’exprime pas dans la vie courante, dans une vie professionnelle, dans une vie sociale. La foi que nous avons reçue de Dieu lui-même a des conséquences sociales dans notre propre existence et dans le monde. Nous ne pouvons pas admettre qu’elle soit simplement fermée sur nous-mêmes, parce qu’on ne peut pas nous empêcher de penser ni de croire ; et on ne peut pas nous empêcher non plus de penser que ce que nous croyons a des effets sur la vie avec les autres, sur la manière de nous comporter, sur l’espérance qu’un peuple tout entier peut avoir dans une vie qui est porteuse de sens. Ce que nous croyons est fait non pas pour aller combattre nos frères et nos sœurs, et dire et vivre le contraire de ce qu’ils disent et vivent, mais pour en témoigner comme un signe d’espérance dans le monde tout simplement.

Vous avez travaillé aujourd’hui sur cette parole « désarmée ou désarmante ». Vous avez entendu que c’est un message du pape Léon qui nous a réveillés sur ce sujet depuis sa première apparition au balcon de Saint-Pierre. Il a dit : « La paix soit avec vous ! » Et il a commenté cela. Il nous invite, dans la lettre qu’il a écrite il y a quelques semaines, à éduquer d’abord et principalement à l’intériorité. Permettre à des jeunes de découvrir qu’il y a en eux une vie, une vie intérieure, une vie qu’il faut cultiver pour ne pas rester à la surface des événements de la société mais pour approfondir nos propres choix, nos vrais désirs d’humanité, ce que nous avons de convictions au fond du cœur et, ayant cru que cette vie intérieure est capable de porter témoignage, de s’exprimer. Il souligne deux défis principaux aujourd’hui : en premier lieu celui d’entrer et de faire entrer dans une vision humaine de la culture numérique dans laquelle nous sommes. Bien sûr, c’est un défi énorme, dont il ne s’agit pas que je décrive tous les aspects en quelques instants : apprendre à se servir des outils qui touchent la vie de l’homme, les outils dont les hommes et les femmes d’aujourd’hui se servent de plus en plus quotidiennement. Apprendre à s’en servir pour qu’ils nous humanisent, pour qu’ils fassent des jeunes d’aujourd’hui non pas simplement des consommateurs des possibilités nouvelles, mais des hommes et des femmes responsables des outils qu’ils utilisent pour le bien de l’humanité.

Et puis, l’autre défi, terriblement important, est celui de la paix. Éduquer à ce que les cœurs des jeunes, de ceux qui deviennent des adultes, puissent être davantage désireux de paix que de domination. Vous avez suffisamment médité là-dessus pour que je n’insiste pas.

Mais voilà donc les défis : la vie intérieure, le désir de se servir des outils d’aujourd’hui comme d’outils pouvant humaniser et non pas déshumaniser, et la paix comme un désir final pour que les hommes et les femmes d’aujourd’hui, de notre temps, ne soient pas conduits à penser que la solution des problèmes est dans la domination et la violence mais dans la fraternité et la paix.

Que le Seigneur nous y conduise.

+Laurent Ulrich, archevêque de Paris

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