L’amour, l’amour, l’amour ?

Paris Notre-Dame du 12 février 2026

L’amour est-il en crise ? Pour la jeune génération, le couple traditionnel n’est plus le centre de l’épanouissement sentimental, notamment à Paris où près d’un habitant sur deux est célibataire. Vicaire à la Ste-Trinité, le P. Julien Guérin anime depuis l’an passé un parcours pour les jeunes intitulé « Sortir du célibat ? ». À l’occasion de la Saint-Valentin, le 14 février, le prêtre décortique, pour Paris Notre-Dame, les relations entre hommes et femmes.

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Paris Notre-Dame – En janvier et février, vous avez animé la deuxième édition d’un parcours en trois séances, pour les 25-35 ans, baptisé « Sortir du célibat ? ». Pourquoi cette démarche ?

P. Julien Guérin – À la Ste-Trinité (9e), les jeunes sont très présents, notamment les 25-35 ans. Et il y a trois ans, un fidèle est venu me chercher : « Je vous invite chez moi, avec deux ou trois potes, et on discute célibat des trentenaires à Paris. » L’idée est donc partie de cette soirée et d’une observation que le célibat est une réalité forte dans notre ville, également chez les catholiques. Le fait d’arriver à se rencontrer, entre une femme et un homme, n’est pas hyper-fluide aujourd’hui. Chez les jeunes que je rencontre, je constate qu’il peut y avoir un certain attentisme : ils souhaitent qu’il se passe quelque chose et espèrent que Dieu va leur envoyer quelqu’un. Cette quête de la rencontre providentielle est dangereuse. Notre démarche est donc de les aider à sortir du tabou du célibat : réfléchir à leur situation et recevoir des pistes pour avancer.

P. N.-D. – Quatre cents participants en 2025, trois cents cette année… Que retenez-vous de leurs témoignages ?

J. G. – À la fois de belles et grandes aspirations, mais aussi une certaine confusion dans les relations… Le pape François parlait des temps que nous vivons comme d’un changement d’époque : cela se ressent dans tous les secteurs de la société et notamment en amour. Dans ce domaine, cela se caractérise par la fin d’un modèle, celui du patriarcat, sur les ruines duquel les jeunes se regardent et se disent : « Bah, qu’est-ce qu’on fait ? » Il n’y a plus de consensus sur ce qu’il est bon de faire ou de ne pas faire. Tout le monde tâtonne. Chez les catholiques, les effets de la chute du patriarcat mettent plus de temps à arriver, et un certain nombre de femmes attendent encore que l’homme fasse le premier pas. Or, ces derniers osent moins aborder car ils ont des craintes, des peurs : dans le sillage du mouvement #MeToo, qui dénonce à juste titre les graves violences dont les femmes peuvent être victimes, a pu se développer un climat de méfiance que certains considèrent comme un frein à la fluidité et la spontanéité des rencontres amoureuses. D’une manière générale, les relations humaines font plus peur qu’avant… Il existe de nombreux moyens pour éviter d’avoir à affronter la vie sociale, notamment avec les écrans. À Paris, à une époque pas si lointaine, les gens se parlaient dans la rue... Aujourd’hui, on n’a plus besoin de ces interactions car nous sommes sur nos téléphones. Les jeunes travaillent moins leur intelligence relationnelle et ont plus de mal à improviser une conversation dans le métro ou à l’arrêt de bus. La relation entre inconnus fait un peu peur. Autre point : les jeunes sont confrontés à des injonctions contradictoires. Par exemple, une part des hommes aimerait qu’une femme ait intégré tous les canons de beauté qu’on retrouve sur les réseaux sociaux, voire dans la pornographie, tout en étant une bonne mère pour ses enfants, fidèle et pas trop vulgaire... Et de l’autre côté, certaines femmes cherchent un homme bien déconstruit mais viril quand même, qui sait ce qu’il veut dans la vie tout en restant sensible. Je grossis le trait, bien sûr, mais on n’est pas si loin de la réalité.

P. N.-D. – Peut-on parler de « célibat blessé » ?

J. G. – Chacun a une manière très personnelle de se rapporter à son propre célibat et ce vécu évolue fortement dans le temps. Il peut y avoir des périodes où la situation est très difficile à vivre, avec des pleurs chaque soir, et d’autres moments qui sont globalement heureux, paisibles. Parfois, il devient même un motif d’épanouissement, avec du temps pour développer ses talents, se former, voyager… Mais cela peut être très fluctuant. Ces blessures, causées notamment par des ruptures, peuvent aussi expliquer un célibat. En fonction de son passé, des cicatrices peuvent amener à une peur de l’autre, une difficulté à faire le premier pas, à durer dans les relations… Elles peuvent également conduire à des schémas relationnels qui se reproduisent : une femme, par exemple, qui tomberait toujours sur le manipulateur de service ou sur celui qui ne veut pas s’engager, pourrait se poser la question : « Pourquoi j’attire ce genre de personnes ? »

P. N.-D. – À Paris, près d’un habitant sur deux est célibataire contre un sur trois dans le reste du pays… Comment expliquer cette différence ?

J. G. – C’est un phénomène de grandes villes et il est multifactoriel. Dans cet ensemble, deux éléments sont aujourd’hui importants. Le premier est lié à la surabondance de choix, que viennent exacerber les applications de rencontres. Le second est dû au mode de vie des grandes métropoles qui peut entretenir des comportements adolescents, la fameuse « adulescence ». Côté liberté, des études montrent que plus on a le choix, moins on choisit. Une expérience a été menée par des psychologues cognitifs à l’Université de Chicago… Des personnes sont dans une salle des ventes avec, en face d’elles, un vase vendu aux enchères. Puis un deuxième groupe fait face à ce même vase, qui est cette fois mis en concurrence avec d’autres. Conclusion de ce test : l’objet, seul, est vendu plus cher. Plus on a le choix, moins on est prêt à payer... Ce point-là est aussi vrai en amour, car les relations humaines et amoureuses sont marquées par le capitalisme néolibéral. On compare davantage et on devient encore plus difficile. Résultat : je suis avec telle personne, mais n’y aurait-il pas moyen d’avoir encore mieux ? Avec cette profusion de choix, on ne souhaite pas répondre à un besoin, on souhaite maximiser son choix.

P. N.-D. – Selon vous, le mariage est-il encore un objectif pour les nouvelles générations, même chez les catholiques ?

J. G. – Le désir de stabilité, d’engagement, subsiste dans les cœurs. Et le mariage, chez les catholiques, a encore un vrai attrait pour les jeunes. Cette espérance est là, au moins secrètement, mais elle existe. Elle est souvent assumée, en revanche, un certain nombre se dit : « Je n’y arriverai jamais. » Que ce soit en termes de rencontre ou de relation durable.

P. N.-D. – Vous préparez des couples au mariage depuis huit ans. En quoi est-ce important ?

J. G. – À Paris, un couple sur deux divorce. C’est plus qu’ailleurs. L’ancien modèle s’est effondré, tout le monde se cherche et tâtonne... Mais chez les catholiques, on a de la chance : on dispose d’un socle anthropologique qui met un contenu sur la signification de l’union homme-femme. Dans le mariage chrétien, il y a quatre piliers : la liberté de consentement, l’indissolubilité, la fidélité et la fécondité. Si le couple est d’accord sur ces points, cela crée une base extrêmement solide. Et la préparation au mariage donne aussi des réflexes de fond pour comprendre qu’un couple, si on veut qu’il tienne durablement, a besoin d’être entretenu. Après un mariage à l’église, les divorces existent, bien sûr, mais j’ai l’impression que les unions tiennent plus quand il y a cette base chrétienne.

P. N.-D. – Ce samedi, c’est la Saint-Valentin… Que conseillez-vous aux couples à l’occasion de cette fête des amoureux ?

J. G. – Je leur conseillerais de se poser pour prendre soin de leur couple. Un moment qualitatif qui fasse plaisir aux deux. Et en profiter pour faire un petit point sur leur relation. Pour cela, il y a un truc tout simple, c’est faire un temps de « merci, pardon, s’il te plaît ». « Merci », pour un bon moment de gratitude. « Pardon », il y en a toujours besoin. Et « s’il te plaît », si on a des demandes à se faire. Et peut-être aussi remettre du rêve dans sa relation. C’était l’invitation du pape François, dans Fratelli tutti, qui signait un texte consacré à la fraternité et à l’amitié sociale. Parfois, même si tel ou tel projet semble impossible, on peut rêver, gratuitement, sans se poser trop vite la question de sa faisabilité… Le désir est le moteur profond de notre humanité et de l’amour dans un couple. Rêver permet d’élargir l’horizon et d’ouvrir des chemins insoupçonnés.

Propos recueillis par Guillaume Decourt

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