Mobilisation lycéenne : Une revendication qui « dépasse largement la question des moyens »

Paris Notre-Dame du 15 octobre 2026

Alors que de nombreux lycées sont encore bloqués à travers le pays, éléments d’éclairage avec Jean-François Canteneur, directeur diocésain de l’Enseignement catholique de Paris. Le responsable revient également sur les propos de Léon XIV lors de son voyage en France sur le sens de l’éducation et le « caractère propre » des établissements catholiques.

Jean-François Canteneur, directeur diocésain de l’Enseignement catholique de Paris.
© D.R.

Paris Notre-Dame – Depuis le 21 septembre, dans toute la France, de nombreux lycées sont bloqués. Comment ces événements sont-ils vécus dans les établissements catholiques parisiens ?

Jean-François Canteneur – Avec beaucoup de vigilance et d’attention. Dans un premier temps, nos établissements ne se sont pas sentis concernés – et n’ont d’ailleurs pas été touchés – de la même manière que les lycées publics, probablement parce qu’ils ne sont pas confrontés aux mêmes difficultés. Je crois qu’il y a, au sein de l’enseignement privé, une gestion plus proche du terrain qui responsabilise autrement les directeurs. Ce que j’observe surtout, et que je trouve très intéressant, c’est la manière dont les personnels de nos établissements ont réagi, en étant très présents, parfois tôt le matin, dans une présence non pas simplement destinée à contenir de manière disciplinaire voire policière, mais pour aller à la rencontre et pousser les jeunes à s’interroger, à s’exprimer et à entrer en dialogue. Quelque chose dans ce mouvement, sans aller jusqu’à dire que ce dernier soit souhaitable, peut devenir une occasion d’éducation.

P. N.-D. – Selon vous, de quoi le mouvement lycéen actuel est-il le nom ?

J.-F. C. – Il est trop tôt pour le dire mais je vois quand même aujourd’hui que certains lycéens éprouvent des difficultés à vivre la relation, le lien social, l’engagement citoyen... Ce n’est pas le premier mouvement lycéen ou étudiant que nous connaissons, et nous savons que ce sont des mouvements qui peuvent parfois partir dans des directions violentes et connaître des excès. Il y a, bien sûr, une revendication sur les moyens financiers, mais j’y crois modérément – la France est d’ailleurs l’un des pays au monde qui investit le plus pour l’éducation. Je crois donc que cette revendication dépasse largement la question des moyens. Le principal défaut qu’il pourrait y avoir aujourd’hui se trouve justement du côté de la relation. Ce qui m’interpelle, et que je trouve très intéressant, est que les élèves réclament un plus grand nombre de professeurs. Cela est plutôt sain à une époque où certains imaginent qu’un jour les ordinateurs remplaceront peut-être les enseignants. Mais aujourd’hui, les élèves eux-mêmes ne demandent pas moins d’adultes ; au contraire, ils semblent en souhaiter davantage.

P. N.-D. – Comment analysez-vous le manque de sens évoqué par certains élèves et enseignants ?

J.-F. C. – Ce que je vois, encore une fois, ce sont des jeunes qui demandent des adultes face à eux, des adultes capables de répondre de leurs propres convictions et de leurs propres actions. Et des jeunes qui ont envie de travailler, qui ont envie d’apprendre. Je trouve que tout cela est plutôt une bonne nouvelle. Concernant les revendications liées à la longueur des journées de cours, reconnaissons-leur que, si on rajoute, en Île-de-France, les temps de transports et d’étude personnelle, il y a beaucoup d’adultes qui n’accepteraient pas de telles conditions de travail ! Je pense que ce que les lycéens dénoncent, c’est le côté parfois froid et absurde de ce cumul de réformes, de rajouts d’horaires, où les cours se succèdent toutes les cinquante-cinq minutes et dans lesquels les élèves n’ont pas vraiment le temps de rentrer. Ils n’ont pas tort de penser que l’on pourrait faire mieux que ce qui est proposé aujourd’hui.

P. N.-D. – Dans son discours à l’Unesco, le 25 septembre, Léon XIV a affirmé qu’« aucune éducation n’est complète si elle ne parle pas de la question du sens ». Que peut proposer un établissement catholique ?

J.-F. C. – On pourrait ramener cela à une question de contenu (d’heures de cours, de catéchisme ou de culture religieuse) ; pour ma part, je ne pense pas que cela suffise. Il ne s’agit pas simplement de parler aux élèves de ce qui devrait donner du sens à leur vie, mais également de les faire parler, d’entrer en dialogue avec eux et de leur permettre de prendre conscience de ce qui a du prix, de ce qui mérite que l’on se donne du mal et que l’on travaille – ce qui, me semble-t-il, nécessite autre chose que des programmes fixés par un décret officiel, des heures de cours avec des tranches horaires et des examens finaux.

P. N.-D. – À Lourdes, le 27 septembre, le pape a regretté les remises en question du « caractère propre » des établissements catholiques. Comment l’entendez-vous ?

J.-F. C. – Il faisait allusion, de manière très précise pour moi, à ce débat que nous avons avec l’administration française sur les conditions du respect de la liberté de conscience d’un établissement privé qui a toutes les raisons de mettre en œuvre un projet catholique. L’État nous a parfois prescrit des éléments de contenu de programmes ou de méthode sur la façon de les aborder qui devenaient extrêmement contraignants – par exemple, en considérant qu’il n’était pas possible de rendre obligatoires des séances d’études sur des religions à partir de la culture chrétienne. Mais les choses avancent et le pape a eu raison d’évoquer ce débat, afin que l’on garde notre capacité d’étudier les sujets qui nous sont propres, à partir du moment où il est entendu qu’il ne s’agit pas de tromper, de manipuler, de faire pression ni de peser sur la conscience de nos élèves.

P. N.-D. – Léon XIV a aussi mis en garde contre la déshumanisation liée aux nouvelles technologies, et évoqué le sens comme « l’oxygène de l’esprit ». Comment cela se traduit-il face à des adolescents plongés dans les écrans et l’intelligence artificielle ?

J.-F. C. – Pour moi, il s’agit vraiment de la question de la relation. Le pape, dans son discours à l’Unesco, a commencé en disant : « Nous sommes tous nés nus et dans le besoin, et nous avons eu besoin de pain et de parole. » Bien sûr qu’il faut du contenu et qu’il faut du pain ; mais il faut aussi de la parole, c’est ce qui apporte du sens. Et cela ne se communique pas comme on communique une règle de grammaire ou un théorème mathématique. C’est nécessairement dans une rencontre de conscience à conscience. Avec l’intelligence artificielle, nous avons aujourd’hui des automates capables d’imiter la parole. Mais ce n’est qu’une imitation, il n’y a pas de conscience derrière et les élèves le savent bien.

Propos recueillis par Mathilde Rambaud

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