Conférence de carême de Notre-Dame de Paris : “Vérité de la Couronne et vérité de Jésus – Histoire et Sens de la vénération d’une relique”
Le dimanche 22 février 2026, Nicole Bériou, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, a donné la première conférence du cycle “La Couronne d’épines à Notre-Dame : « Voici votre Roi ! »”.
Nicole Bériou, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Professeur émérite d’histoire médiévale de l’Université Lyon 2 et directrice d’études émérite de l’EPHE (sciences religieuses). Elle a récemment publié dans la collection Titre courant, chez Droz (Genève) : Religion et communication. Un autre regard sur la prédication au Moyen Âge (2018) et Les pouvoirs de l’éloquence. Prédication et pastorale dans la chrétienté latine (XIIe-XIIIe siècles) (2024).
« Ce n’est pas dans un coin perdu que ces événements se sont passés » (Ac 26,26)
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Texte de la conférence
Reproduction papier ou numérique interdite. Les conférences ont été publiées, avec les références et les notes, dans un livre aux Éditions Saint-Léger.
À l’orée d’une suite de conférences donnant à méditer sur la royauté du Christ, je vais vous entretenir de l’objet qui en est le symbole éminent et paradoxal, la Sainte couronne. Cette insigne relique, aujourd’hui à Notre Dame, dans la chapelle axiale où le reliquaire de Sylvain Dubuisson l’exalte depuis décembre 2024, est en réalité présente à Paris depuis ce jour d’août 1239 où le roi Louis IX l’y transporta jusqu’en son palais de l’île de la Cité, où elle suscita un culte immédiat et singulier.
L’acquisition de la Sainte couronne par le roi est une péripétie lointaine résultant de la désastreuse croisade de 1202. On sait comment, détournée vers Constantinople dont les croisés s’emparèrent en mars 1204, elle fit naître le lourd ressentiment qui creusa pour des siècles le schisme entre les deux Églises grecque et latine. La création d’un Empire latin s’en suivit. Elle s’avéra une construction politique très fragile, face aux entreprises des princes byzantins qui s’efforçaient de restaurer l’Empire à leur profit. En 1235, Baudouin II de Courtenay résolut donc de se rendre en Occident pour tenter de lever des troupes croisées à son service. Devant l’indifférence que suscitait sa cause, il ne lui restait qu’à chercher au moins des ressources financières. C’est dans cet esprit que Baudouin sollicita son cousin, le jeune roi Louis IX (en 1239 il avait vingt-cinq ans), souverain d’un royaume bien nanti, et prince chrétien dont la piété était déjà manifeste et reconnue. Quelle meilleure affaire pour lui que l’acquisition de l’une des plus fameuses reliques de la Passion ? Elle était gardée dans la chapelle du Palais des empereurs byzantins où sa présence est attestée au plus tard au XIe siècle. Après 1204, elle avait échappé aux convoitises des croisés, et Baudouin II pouvait en disposer à son gré. L’affaire fut conclue, avec le consentement de la reine mère Blanche qui avait encore un fort ascendant sur son fils. Elle faillit tourner court, au bénéfice de Venise, car la Sérénissime avait entretemps consenti à un prêt, négocié par les barons du conseil de régence de l’Empire latin, et dont le gage était précisément la sainte relique. Mais le roi tint bon, et fit le nécessaire pour racheter le prêt. L’opération lui avait coûté une vraie fortune : plus de 150 000 livres tournois, soit quinze fois le montant de la dot de l’une de ses filles, ou plus de la moitié du revenu de son domaine royal – indice de la valeur incommensurable d’un tel trésor à ses yeux.
Ce domaine royal où il régnait en maître ne manquait pourtant pas de reliques insignes de la Passion du Christ. La cathédrale Notre-Dame avait reçu du chanoine Anseau, chantre de l’église du Saint-Sépulcre de Jérusalem, au début du XIIe siècle, un fragment de la vraie croix. L’abbaye de Saint-Denis conservait pour sa part dans son trésor le Saint Clou et, depuis plusieurs siècles, une autre relique désignée comme la Sainte couronne – sans doute quelques épines, réunies dans un reliquaire qui avait, dit-on, la forme d’une couronne royale. Une légende rapportée par les moines en faisait remonter l’acquisition par l’abbaye à la deuxième moitié du IXe siècle, au temps du règne de Charles le Chauve. Il en aurait ainsi disposé après que son grand père Charlemagne les eut reçues en cadeau de l’empereur de Constantinople, en remerciement de son aide pour délivrer Jérusalem des menaces sarrasines. La légende, que l’on date du XIe siècle, disait aussi que Charlemagne avait assisté médusé à un miracle lors de l’ouverture du reliquaire : sous ses yeux, les épines de la couronne s’étaient mises à fleurir, et il recueillit aussitôt ces quelques fleurs dans un de ses gants et quelques épines dans l’autre. L’épisode a inspiré l’imagier qui a décoré à Aix-la-Chapelle la châsse de Charlemagne, peu après que l’empereur Frédéric Barberousse eut obtenu en sa faveur la reconnaissance de sainteté en 1165 : sur l’une des faces, il a représenté saint Charlemagne revenant d’Orient, son gant flottant en l’air, suspendu aux rayons d’une étoile derrière lui. Les rois capétiens, eux, ne manquaient pas de vénérer les reliques de la Passion conservées à Saint-Denis. Au XIIe siècle, Louis VI et Louis VII le firent souvent. La sacralité de leurs personnes (les premières attestations de guérison des écrouelles datent du XIe siècle) les autorisait à s’approcher des reliquaires et même à les toucher. Louis IX visita à son tour régulièrement les reliques à l’abbaye depuis le début de son règne en 1226, et la dévotion dont il les entourait était telle que, quand il sut que le Saint Clou avait été perdu lors d’une ostension, le Vendredi saint de 1232, il en fut bouleversé… Il aurait préféré, déclara-t-il quand on le retrouva, perdre la meilleure cité de son royaume plutôt que cette insigne relique.
Cependant l’offre de Baudouin II en 1239 fut pour lui une véritable aubaine. La Sainte couronne de Constantinople, moins prisée que la sainte Croix dont maints possesseurs de trésors de reliques revendiquaient de posséder un fragment, était, semble-t-il, un objet assez bien conservé. On dit qu’elle était formée au XIIIe siècle d’un jonc lisse, sans doute parsemé d’épines de jujubier. Sa translation de Constantinople à Paris faisait de Louis IX le digne héritier des empereurs de l’Orient chrétien et l’imitateur de Charlemagne. Au-delà des éléments contingents de l’acquisition, on pouvait même discerner dans l’événement l’expression de la volonté du Christ roi en personne. En choisissant d’offrir sa couronne de dérision, qui avait contribué au salut de l’humanité, au roi de France et à son royaume, il les dotait d’un véritable palladium et d’une distinction singulière face aux autres royaumes d’Occident. C’est ainsi que l’archevêque de Sens Gautier Cornut, à qui l’on doit un récit de l’acquisition d’autant plus informé qu’il en fut l’un des protagonistes, interprétait cette translation imprévue. Voulue par Dieu, elle devenait riche de sens :
« De même que le Seigneur Jésus Christ a choisi la Terre de promission pour manifester les mystères de sa Rédemption, de, même pour que soit vénéré avec plus de ferveur le triomphe de sa Passion, il semble bien et l’on croit qu’il a choisi spécialement notre France pour que du lever du soleil à son couchant soit loué le nom du Seigneur, puisque notre Seigneur et Rédempteur transmettait les saints instruments de sa très sainte Passion de la région de la Grèce, qu’on dit la plus proche de l’Orient, à la France qui touche aux frontières de l’Occident. Ce faisant, il rendit cette terre égale à l’autre par le partage des honneurs ».
Il convenait donc que la translation de la relique jusqu’à Paris soit particulièrement solennelle et festive à la fois. Gautier Cornut, prélat de la métropole de Sens dont dépendait alors le diocèse de Paris et membre assidu du conseil du roi, y veilla. Il participa à la préparation soigneuse de cette célébration, en attendant que les deux dominicains, envoyés par le roi pour quérir la relique à Venise, la convoient effectivement jusqu’à la limite du domaine royal, à quelques milles de Sens, à Villeneuve-l’Archevêque. C’est là que Louis IX vint l’accueillir le 9 août 1239, accompagné de sa famille et de ses proches, barons et grands prélats. On vérifia son authenticité, garantie par les sceaux apposés sur le réceptacle en or qui la contenait et qui était lui-même placé dans un coffre en argent. La couronne d’épines invitait ceux qui la transporteraient sur leurs épaules à adopter l’allure de l’humble pénitent qui marche pieds nus, revêtu d’une simple tunique. C’est ce que firent le roi et son frère cadet Robert, depuis peu armé chevalier, lors de l’acheminement de la relique jusqu’à Sens. Les fidèles, pour leur part, apportèrent les reliques de leurs églises comme autant de saintes et de saints exultant de joie à la rencontre de leur Seigneur. La nuit était tombée quand on arriva à Sens. Une procession aux flambeaux accompagna la Sainte couronne jusqu’à l’abbaye de Saint-Pierre-le-Vif où l’archevêque procéda à une ostension. Le lendemain, après une halte à la cathédrale, la relique quittait Sens, et au terme d’un voyage de huit jours par voie fluviale jusqu’à Vincennes, une nouvelle ostension à la foule eut lieu, en avant de la muraille de rive gauche édifiée depuis peu à l’initiative de Philippe Auguste, sur une estrade construite pour l’occasion devant l’abbaye de Saint-Antoine, en même temps qu’y était donné un sermon, malheureusement perdu. On laisse entendre que ceux qui arrivèrent trop tard eurent au moins bon espoir d’être bénéficiaires de la force (virtus) qui avait émané d’elle en ce lieu. Le roi, en tout cas, tenait à la conduire bien vite en son palais. Après une courte visite à Notre-Dame, le périple s’acheva donc au cœur de la Cité, dans la chapelle Saint-Nicolas du Palais royal.
La réception de la Sainte couronne en 1239 constitue une étape importante dans la vie du roi Louis IX. Une dizaine d’années plus tard, il décidait de la levée de la première de ses deux croisades – une expédition française et royale, à la tête de laquelle il s’engagea en août 1248, aussitôt après la consécration de la Sainte Chapelle. Cette petite dizaine d’années fut décisive pour la construction d’une religion royale. La première manifestation en est la décision immédiate d’édifier la Sainte Chapelle, que l’on appellera d’ailleurs « la Chapelle le roi ». À cela s’ajoute l’élaboration de liturgies afin de commémorer dans des fêtes spéciales, voulues par le roi, non seulement la réception de la Sainte couronne célébrée le 11 août, mais aussi, le 30 septembre et le 3 août, deux autres fêtes commémorant l’acquisition, en 1241-1242, d’autres reliques de la Passion. Elles viennent rejoindre la Sainte couronne dans une armoire à reliques monumentale de trois mètres de haut, dressée dans la partie supérieure de la Sainte Chapelle, au-dessus de l’autel. Plusieurs enluminures réalisées entre le XIIIe et le XVe siècle permettent de se la représenter. Des vingt-deux reliquaires que le roi y fait déposer, le plus important est celui de la Sainte couronne, probablement conçu et réalisé avant 1248. Il a la forme d’une sorte de calice en or massif, dont le pied est orné de feuillages naturalistes au-dessus du nœud central, et surmonté d’une couronne rutilante de pierreries. La couronne d’épines était enclose à l’intérieur de cette couronne d’or, et on pouvait la voir à travers le cristal de roche qui l’entourait et dont la transparence frappa le moine nestorien Rabban Bar Çauma quand il visita Paris en 1287. La majesté du Christ roi ayant fait son entrée dans le cœur du royaume était exaltée dans cette couronne de gloire enserrant l’instrument de la Passion, et dans l’une des miniatures, le reliquaire se réduit même à la seule couronne, de même facture que celle que porte le roi en prière devant l’armoire.
Pour ériger l’édifice, Louis IX n’hésite pas à détruire la chapelle Saint-Nicolas et à assumer à nouveau une dépense considérable. En quelques années, le maître d’œuvre, dont l’identité reste incertaine, a conduit le chantier d’un véritable joyau architectural à la seule fin d’y préserver les reliques de la Passion et d’entretenir un culte exprimant le sens de ces acquisitions exceptionnelles. Le riche programme des vitraux mettait en images les données fondamentales de cette religion royale. Le roi capétien y est préfiguré par les rois de l’Ancien Testament, surtout Salomon qui a érigé le Temple de Jérusalem afin d’y abriter l’arche d’alliance. L’événement de la translation s’inscrit de la sorte au cœur de l’histoire de l’humanité. Il est le moment de l’alliance entre Dieu et le royaume de France devenu le nouvel Israël, tandis que la relique de la Sainte couronne fait figure de nouvelle arche d’alliance pour ce peuple élu. La rose qui orne la façade occidentale se réfère quant à elle à l’Apocalypse, ouvrant la perspective vers la fin des temps. Or c’est à Paris que le Christ, de retour dans le monde, viendra en premier lieu pour y reprendre la couronne qu’il a laissée en gage et qui est le symbole de son sacrifice salvateur.
Dans ses grandes lignes, ce programme iconographique des vitraux est à l’évidence en correspondance avec le message porté par les textes liturgiques, notamment par ceux qui ont été composés pour la fête de la Sainte couronne en s’appuyant beaucoup sur le récit de la translation dû à Gautier Cornut. Ainsi dans ce passage versifié qui s’adresse directement au Christ pour le prier de veiller sur le trésor de la Sainte Chapelle :
Un rayon de ta couronne illumine Paris,Tu décores la France tout entièreEn lui donnant grâce et gloire.Veille sur ce prestigieux trésorConservé pour toi au Palais royal,Où tu reprendras ce dépôtLorsque viendra le Jugement dernier.
Ces offices liturgiques en l’honneur de la Sainte couronne et des autres reliques devaient être célébrés à la Sainte Chapelle chaque année par un collège de chanoines nommés et rémunérés par le roi. Les bréviaires conservés permettent de constater que Paris et son diocèse, et plus largement la province ecclésiastique de Sens les adoptèrent, de même que les ordres religieux des Cisterciens et des Dominicains. Mais il n’y eut jamais d’initiative pontificale pour les imposer à la Chrétienté latine, comme ce fut le cas peu après pour la Fête-Dieu (dite aussi du Corpus Domini) instituée en l’honneur de l’eucharistie. Les papes, au fond, ne semblent pas avoir considéré d’un très bon œil cette exaltation du prestige du roi de France grâce aux reliques de la Passion. Le jour de la consécration de la Sainte Chapelle, le sermon fut donné par Eudes de Châteauroux. Le cardinal légat, bien que familier du roi qu’il devait accompagner à la croisade alors imminente, prit ses distances avec la religion royale telle qu’elle se dessinait. Il préféra mettre l’accent sur le caractère universel du salut auquel les reliques de la Passion avaient participé, et donc sur la dévotion universelle qui leur était due. Il est vrai qu’une sorte de rivalité entre le roi et le pape résultait du fait que le plus important trésor de reliques dans l’Église latine était détenu à Rome, à Saint-Jean du Latran. Depuis le début du XIIIe siècle, à l’initiative du pape Innocent III, une vénération spéciale y était portée au voile qu’on appelait la Véronique, sur lequel s’était gravée l’empreinte du visage du Christ sur le chemin du Calvaire. Quant à Louis IX, qui considérait la Sainte couronne comme un trésor personnel, il se mit à en offrir des fragments à son gré. En France et hors de France, une trentaine de bénéficiaires de ces distributions d’épines ont été identifiés. Le 1er mai 1242, l’évêque de Soissons en remettait déjà une à l’église Notre-Dame de Senlis. Puis les donations royales se succèdent après le retour de la croisade en 1254, au profit d’autres cathédrales ou d’abbayes, et surtout en faveur des frères de saint François et de saint Dominique. En contrepartie de ces largesses, la mémoire des donations royales resserrait les liens entre les bénéficiaires et le roi, et l’audience de la monarchie française s’en trouvait accrue.
À Paris même, seul le roi accomplissait l’ostension annuelle de la Sainte couronne, chaque Vendredi saint. Revêtu de ses ornements royaux, il la présentait depuis la fenêtre de l’abside de la chapelle haute à la foule massée dans la cour du Palais, ce qui a dû encourager la dévotion des Parisiens pour cette relique. Les déambulations hors du Palais pour la porter en procession dans la ville étaient en revanche rarissimes. En définitive, la conscience partagée que le Palais royal recélait un trésor exceptionnel, dont la plus insigne relique demeurait la Sainte couronne, fut surtout alimentée par la présence, au cœur du Palais et de la ville, de la Chapelle le Roi, visible à tous par sa monumentalité.
Les familiers du roi, de leur côté, ont profité de l’existence d’un tel trésor de reliques à Paris pour célébrer la supériorité du pays de France et de son roi. La version française du fameux Songe du verger, un traité politique écrit au temps du roi Charles V par son conseiller Évrart de Trémaugon qui l’acheva en 1378, en donne un témoignage éloquent :
« Le pays de France est orné et embelli des Saintes reliques, par lesquelles Notre Sauveur Jésus Christ eut victoire contre l’Ennemi d’enfer (…). Il est donc évident que le pays de France est plus saint que celui de Rome, car de même que la Terre d’Outremer est appelée la Terre sainte parce que Dieu la visita en personne quand il fut homme en ce monde, le pays de France lui aussi doit assurément être appelé la Sainte Terre, car après que le bienheureux corps de Jésus Christ eut souffert mort et passion pour notre salut et pour notre rédemption , il a montré plus grand amour au pays de France qu’à nul autre pays de Chrétienté, et n’a visité aucun pays aussi saintement et aussi noblement que celui de France, auquel il a laissé les Saintes reliques ci-dessus nommées. Elles sont le principal trésor que Dieu ait laissé en ce siècle, après son très précieux corps. Et Jésus Christ, qui a élu le très chrétien roi de France en tant que garde et trésorier de son précieux trésor, peut dire ces paroles : “le roi de France est maître et garde de nos saints écrins, desquels écrins nous donnons avec largesse à ceux à qui il nous plait et pour cela il fait en quelque sorte compagnie à notre Majesté”. »
Les jours de fêtes liturgiques spéciales en l’honneur des reliques de la Passion concernaient moins le peuple, n’étant pas fêtes chômées. Cependant, les prédicateurs qui s’adressaient régulièrement aux simples fidèles dans les églises parisiennes avaient tout le loisir d’évoquer la royauté du Christ dans le cadre ordinaire du temps liturgique. Elle constitue souvent le sujet principal des sermons pour le premier dimanche de l’Avent et pour les Rameaux, car les prédicateurs commentent en ces deux circonstances le chapitre 21 l’évangile de Matthieu sur l’entrée à Jérusalem, qui cite la prophétie de Zacharie (9) : Ecce rex tuus veniet tibi mansuetus (« Voici que ton Roi viendra vers toi dans sa mansuétude »). Ils évoquent encore le Christ couronné quand ils choisissent de commenter Cantique 3, 11 : Egredimini filie Syon et videte regem Salomonem in dyademate quo coronavit eum mater sua (« Sortez, filles de Sion, et venez voir le roi Salomon avec le diadème dont sa mère l’a couronné »). En 1273, Ranulphe de la Houblonnière, chanoine de Notre-Dame et futur évêque de Paris (il succède à Étienne Tempier en 1280), choisit ce verset comme thème du sermon qu’il donne le Vendredi saint à Saint-Martin-des-Champs et que nous connaissons grâce aux notes prises par un auditeur. Il observe d’emblée que le couronnement d’un roi est l’occasion de gestes de générosité exceptionnels : les serfs sont affranchis, les prisonniers délivrés, les offenses à la personne du roi pardonnées. C’est exactement ce qui est advenu en faveur de toute l’humanité au moment où s’est accompli le mystère du salut par la croix, commémoré en ce jour. D’où l’invitation adressée à ses auditeurs qui doivent, en entendant l’interpellation des filles de Sion dans le verset du Cantique, sortir de leurs mauvaises habitudes en se convertissant, et contempler le Christ roi – un roi qui a été, en réalité, triplement couronné : d’une couronne de chair qui est celle de son humanité lors de l’Incarnation ; d’une couronne d’épines pendant sa Passion ; d’une couronne d’or glorieuse dans sa Résurrection. Tous les mystères du salut se trouvent ainsi récapitulés dans le lieu de mémoire qu’est devenue la couronne, insigne par excellence de la royauté du Christ.
En alternative à cet enseignement doctrinal, se déployait aussi au XIIIe siècle une prédication traversée par l’émotion que suscite l’évocation des souffrances du Christ lors de sa Passion et sur la croix. C’est ainsi que les prédicateurs parisiens engagent leur auditoire à méditer sur le supplice produit par la couronne d’épines, qui ceint le visage du crucifié, et qui le blesse au point de faire ruisseler le sang contre ce beau visage. Cette attention nouvelle coïncide avec l’essor de la vénération de la Sainte couronne à Paris, comme un indice de l’intensité du culte que le roi a voulu promouvoir en son honneur. C’est aussi à partir du milieu du XIIIe siècle que les orfèvres et les sculpteurs commencent à représenter la couronne d’épines enserrant la tête du crucifié. Tantôt sous la forme d’un simple jonc tressé, tantôt sous la forme d’une grosse torsade à laquelle viennent s’ajouter de longues et fortes épines, elle se substitue en quelques décennies aux couronnes royales qui affirmaient, sur nombre de crucifix du XIIe siècle, le triomphe du Christ roi vainqueur de la mort.
La relique de la Sainte couronne, cependant, n’avait pas la visibilité des crucifix. Mais précisément, c’est le double enfermement – dans le reliquaire et dans l’armoire aux reliques de la Sainte Chapelle – autant que les rares ostensions et encore plus rares processions, qui ont entretenu la dévotion dont elle a continué à faire l’objet pendant des siècles. La banalisation dont elle fut victime au moment de la Révolution, qui la relégua au statut d’objet de curiosité ou, au mieux, de document historique, permit de la préserver, divisée en trois parties reliées par un fil d’or, dans le Cabinet des Médailles. Le 26 octobre 1804, à la veille de son sacre, Napoléon faisait remettre ces vestiges de la couronne à Monseigneur du Belloy, archevêque de Paris. La restauration du culte au cours du XIXe siècle, désormais dans la cathédrale, impliqua de concevoir un nouveau reliquaire où elle continuerait à être à la fois dissimulée aux regards et offerte pendant le Carême à la vénération des fidèles. Il fut réalisé dans les années 1850 en s’inspirant des propositions de Viollet-le-Duc, désireux de renouer avec la tradition médiévale. L’heureuse solution adoptée dans cette ligne par l’orfèvre Poussielgue-Rusand, en faisant s’emboiter l’anneau de cristal qui protège la relique et la couronne royale qui forme la partie supérieure bien visible du reliquaire, préserva quelque chose, à mes yeux, du sens que le roi Louis IX et son entourage au XIIIe siècle avaient donné à cette relique : elle récapitulait l’histoire du salut et professait tout à la fois la royauté du Christ.
Introduction à la conférence
Diffusion en direct sur KTO télévision et France Culture.