Conférence de carême de Notre-Dame de Paris : “Règne de Dieu et royauté des hommes dans la Bible”
Le dimanche 1er mars 2026, Marie-Laure Durand, Docteure en théologie, a donné à la deuxième conférence du cycle “La Couronne d’épines à Notre-Dame : « Voici votre Roi ! »”.
Marie-Laure Durand, Docteure en théologie. Responsable du pôle judaïsme à l’Institut de Sciences et de Théologie des Religions de Marseille. Enseignante en anthropologie philosophique à l’Institut Supérieur de Formation de l’Enseignement Catholique de Montpellier. Autrice de plusieurs livres d’interprétation biblique. Collaboratrice à la revue Prions en Eglise.
« Ils ne veulent pas que je règne sur eux » (1S 8,7)
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Texte de la conférence
Reproduction papier ou numérique interdite. Les conférences ont été publiées, avec les références et les notes, dans un livre aux Éditions Saint-Léger.
Nous nous sommes habitués à parler de Dieu comme d’un roi, un roi au-dessus de tous les autres : Dieu est le Roi des rois. C’est une façon de dire que ce monde a un créateur et que personne ne peut prétendre exercer sur lui une domination, lui donner des ordres ou lui demander de rendre des comptes. En tant que Roi des rois, Dieu n’a personne au dessus de lui. L’intuition qui fait de Dieu un roi est biblique. On la retrouve dans des Psaumes, pour lesquels « le SEIGNEUR est roi à tout jamais » (Ps 10,16) ou on la croise dans la bouche des prophètes qui proclament un « Dieu vivant, roi à jamais » (Jr 10,10). Assimiler Dieu à la figure du roi semble donc être une évidence.
Mais la Bible se méfie des évidences. Elle se méfie d’une histoire trop simple que l’on pourrait résumer en quelques lignes. La Bible résiste aux simplifications et en particulier, à celles qui faciliteraient la prise de pouvoir des uns sur les autres. Le récit que la Bible déploie donne à voir toutes les bifurcations prises, tous les choix faits, tous les carrefours qui, rétrospectivement, se sont avérés être des moments fondateurs. Et la question de la royauté n’échappe pas à la règle. Il fût un temps, nous dit la Bible, où Israël avait un Dieu mais n’avait pas de roi. Dieu y avait une autre place, un autre rôle : celui de partenaire d’une Alliance. Avant d’être roi, Dieu était celui venu demander à Abraham, puis à ses descendants puis au peuple hébreu après eux de lui faire confiance pour les mener vers la vie. « En ces jours-là, il n’y avait pas de roi en Israël... » (Jg 17,6) et Israël vivait de sa rencontre avec Dieu comme on tisse au quotidien une relation de respect réciproque et de fidélité. Des anciens, des prophètes, des juges, mais aussi des gens comme vous et moi jouaient un temps des rôles spécifiques, de premier ou de second plan, puis disparaissaient, parfois dans l’oubli, pour faire place à d’autres. Mais un jour, raconte la Bible, tout a changé.
Ce jour là, Israël a souhaité un roi : quelqu’un qui les dirige d’en haut. Un récit détaillé a été écrit pour raconter ce virage. Dans le Premier livre de Samuel, au chapitre 8, les anciens d’Israël vont voir le vieux juge Samuel et lui font la demande suivante. « Te voilà devenu vieux et tes fils ne marchent pas sur tes traces. Maintenant donc, donne-nous un roi pour nous juger comme toutes les nations. » (1 Sa 8,7). A priori, cette demande paraît bien inoffensive. La question semble relever de la sphère politique et de la volonté qu’a un groupe de choisir les modalités de sa gouvernance. Mais à bien y regarder, rien ne va dans cette demande. Non seulement parce que Dieu les guide déjà mais surtout, parce que le peuple d’Israël veut un roi pour faire comme tout le monde. « donne-nous un roi pour nous juger comme toutes les nations ». La requête donne à voir qu’Israël veut ressembler aux autres peuples : la singularité dont Israël est porteur lui pèse. Il veut se fondre dans la masse et ne plus être à part dans le concert des nations. Israël veut un roi comme on veut une solution à ses problèmes. Il cherche à se mettre sous les ordres d’un chef qui déciderait à sa place et rendrait sa responsabilité collective moins lourde à porter. C’est le syndrome du plat de lentilles mis au point par Esaü au moment où, fatigué d’être soi, il vend son droit d’aînesse à Jacob. Le syndrome consiste à abandonner sa singularité – et ici spécifiquement sa place de Fils premier né – quand on est épuisé d’être différent des autres et que l’on ne veut plus apporter au monde ce que l’on a d’unique depuis la place qui est la nôtre.
La réaction de Dieu à cette demande confirme cette lecture. Plus rapide à interpréter la parole des hommes que nous ne le sommes à interpréter la sienne, il comprend que la demande d’Israël n’est pas politique. Ou alors pas seulement. Sa réaction est directe et factuelle quand il dit à Samuel : « Écoute la voix du peuple en tout ce qu’ils te diront. Ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi. Ils ne veulent pas que je règne sur eux ». (1 Sa 8,7) D’une certaine manière, Dieu en fait une affaire personnelle. En demandant un roi, Israël ne veut plus que son histoire se poursuive dans la relation de confiance qui l’a vue naître. Israël doute. Il doute d’une vocation trop lourde à porter. Il doute du sens qu’il y a à cheminer dans l’histoire avec pour seul appui ferme la Parole de Dieu. Une Parole fragile, ouverte à l’interprétation infinie, une Parole délicate et précise, une Parole donnée au jour le jour qu’il n’est pas possible de stocker pour faire face, par avance, aux événements du monde. Israël veut un roi, un roi capable de juger à sa place c’est-à-dire de distinguer pour lui le bien du mal, le vrai du faux, le haut du bas, la lumière de l’obscurité, la guerre de la paix. Un roi capable de les représenter lors de cérémonies mondaines, un roi suffisamment imposant et agressif pour les défendre quand il le faudra. Le peuple veut un roi pour ne plus avoir à faire confiance, à risquer la rencontre. Dieu a raison : Israël veut un roi parce que Dieu ne lui suffit plus.
Mais contrairement au peuple hébreu, Dieu, lui, croit en l’Alliance. Il croit au Verbe, à la relation personnelle entre lui et ce peuple qui conduit vers la vie. Il croit à cette longue conversation commencée au moment de la création du monde et qu’Israël plus petit et plus en marge que les autres a su entendre. Alors, avant d’abdiquer, il explique pourquoi il n’est pas d’accord avec cette idée, pourquoi d’un roi, il n’en veut pas.
Il demande à Samuel de bien dire au peuple tout ce qu’un roi sera en capacité de faire, sera tenté de faire, finira par faire, ne pourra pas s’empêcher de. Il lui demande de raconter ce qui se passera quand cela tournera mal et comment à ce moment là, Israël se sera tellement éloigné de lui qu’il sera difficile de reprendre la relation telle qu’elle est pour l’heure. Suit une longue liste où Dieu énumère comment le roi détournera ce à quoi ils tiennent et l’utilisera à son profit et à celui des siens.
« Voici comment gouvernera le roi qui régnera sur vous : il prendra vos fils pour les affecter à ses chars et à sa cavalerie, et ils courront devant son char. Il les prendra pour s’en faire des chefs de millier et des chefs de cinquantaine, pour labourer son labour, pour moissonner sa moisson, pour fabriquer ses armes et ses harnais. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs. Il les prendra et les donnera à ses serviteurs. Il lèvera la dîme sur vos grains et sur vos vignes et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. Il prendra vos serviteurs et vos servantes, les meilleurs de vos jeunes gens et vos ânes pour les mettre à son service. Il lèvera la dîme sur vos troupeaux. Vous-mêmes enfin, vous deviendrez ses esclaves. Ce jour-là, vous crierez à cause de ce roi que vous vous serez choisi, mais, ce jour-là, le SEIGNEUR ne vous répondra point. » (1 Sa 8,11-18)
A regarder de près cette longue d’énumération des méfaits à venir, à la regarder à la lumière de notre époque, c’est une longue liste d’abus dont il est question. Des abus en tout genre mais qui, tous, prennent leur source dans l’abus de pouvoir : détournement de biens, abus de biens sociaux, traite d’êtres humains, népotisme, esclavagisme. C’est un tableau terrifiant que Dieu présente et qui raconte qu’un roi humain finira tôt ou tard par abuser des personnes sur lesquelles il règne. Cela vaudra pour le chef, l’empereur, le calife ou le pharaon que le peuple veut se donner mais, par extension, cela annonce des conséquences similaires pour le roi du spectacle, le roi du cirque, le roi de la fête, celui d’un pays, d’une famille ou d’une congrégation, une liste qui concerne tout roi en son royaume. Celui ou celle qui règne en roi ou en reine sur un territoire, un public ou un domaine détournera son pouvoir et franchira la limite. Il ou elle dépassera les bornes et faussera les balances. L’abus guette celui qui règne.
En lisant cette litanie d’abus, je ne peux m’empêcher de penser à la réécriture radicale des Béatitudes faites par Michel Serres en s’appuyant sur l’Evangile de Luc (Luc 6,24-26) qui énoncent ce qui caractérise les bienheureux et les malheureux du Royaume de Dieu.
« Malheureux les puissants,
car tous les Royaumes de la Terre sont à eux ;
Malheureux les cœurs durs,
car ils domineront les humains ;
Malheureux les riches en esprit,
car ils feront l’envie et l’admiration des foules ;
Malheureux les rassasiés,
car ils ne cesseront d’acquérir ;
Malheureux les tortueux,
ils triompheront dans les complots ;
Malheureux les tueurs sans pitié,
ils assisteront le Prince de ce monde ;
Malheureux ceux qui aiment la guerre,
car ils voleront de victoire en victoire ;
Malheureux ceux qui persécutent,
car ils seront obéis et respectés.
Malheureux serez-vous si vous gagnez toujours, si vous recevez la puissance et la gloire en partage, car votre récompense sera grande ici et maintenant . »
Étonnante relecture de Michel Serres. Rien de moral ou de puritain dans cette interprétation de l’Évangile qui énumère librement une longue liste de personnes qui ne manqueront pas d’être malheureuses dans leur vie. Michel Serres fait le constat simple et factuel que toute personne détenteur d’une puissance sans limite est en danger précisément parce qu’elle a la capacité de soumettre n’importe qui par la force physique ou mentale. Malheureux est celui qui obtient facilement ce qu’il veut par l’argent, la force ou l’admiration parce qu’il y réussira. En quelques mots, le philosophe donne à voir comment le pouvoir monarchique détruit les uns et les autres, fausse la relation et précipite n’importe quel roi dans une puissance encore plus grande et n’importe quel peuple dans la soumission. Malheureux est celui ou celle à qui rien ne résiste par il ou elle finira par ne respecter rien ni personne. Ce n’est pas la victoire ou la gloire qui sont en soi mauvaises. C’est le fait qu’une vie sans limite mène à la catastrophe humaine et, nous pourrions le rajouter, au désastre écologique. Ceci nous le savons depuis Genèse 2 où l’interdiction de manger les fruits d’un arbre joue précisément le rôle fondateur d’une limite à ne pas dépasser. Comme si ce premier espace naturel protégé était fondateur du fait que l’humain se construit dans le « pas tout » et le « pas tout de suite ». Cela Samuel, l’interlocuteur de Dieu dans ce passage, l’a compris. Quand, devenu vieux, il relira son action de juge auprès du peuple, c’est à la lumière de cette intuition qu’il le fera : « … de qui ai-je pris le bœuf et de qui ai-je pris l’âne ? Qui ai-je exploité et qui ai-je maltraité ? A qui ai-je extorqué de l’argent pour fermer les yeux sur son cas ? » (1 Sa 12,3).
La Bible regorge d’exemples de rois et de reines qui ont obtenu ce qu’ils voulaient – les malheureux ! – en dépassant les bornes de la vie des autres.
Comme David ce berger devenu roi. Un soir, prenant l’air sur sa terrasse, il aperçoit une femme qui se baigne. Il apprend qu’il s’agit de Bethsabée, la femme d’Urie, un soldat parti à la guerre pour défendre son peuple. David envoie ses émissaires qui la ramènent, il abuse d’elle puis la laisse repartir comme s’il ne s’était rien passé (2 Sa 11,2-4). Apprenant qu’elle est enceinte et après plusieurs stratagèmes, il donnera l’ordre de faire mourir Urie en le mettant en première ligne au plus fort de la bataille.
Ou encore comme quand le roi Akhab propriétaire de plusieurs palais, qui convoite une vigne près de son domaine d’Izréel. La vigne appartient à Naboth qui y tient car il l’a reçu de ses pères. Akhab la veut pour en faire un jardin potager, Naboth refuse. La Bible nous raconte que le roi rentra chez lui, « se coucha sur son lit, tourna son visage contre le mur et ne voulut pas manger. » Jézabel, sa femme, entend sa contrariété et lui rappelle « ...c’est toi qui exerces la royauté sur Israël ! » (1R 21,4.7) Elle imagine alors un plan pour tuer Naboth, donne des ordres en ce sens et dans un faux procès fait de faux-témoignages la décision sera prise de lapider Naboth et de lui prendre sa vigne.
Ou enfin comme le roi Xerxès qui écoute son Premier ministre Haman, lui souffler que des personnes semblent ne pas le vénérer à la hauteur requise. « Il y a un peuple particulier, dispersé et séparé au milieu des peuples dans toutes les provinces de ton royaume. Leurs lois sont différentes de celles de tout peuple et ils n’exécutent pas les lois royales. Le roi n’a pas intérêt à les laisses tranquilles. S’il plaît au roi, on écrira pour les anéantir » (Est 3,8-9) Influencé par Haman, touché dans son orgueil, Xerxès décidera de prendre la vie de tous les Juifs du Royaume. L’ordre sera donné de les exterminer. Le projet échouera grâce au courage de deux personnes , Esther et Mardochée.
Dieu refuse la royauté car il sait combien cette figure de puissance et d’autorité rendra floue la distinction entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Dieu préfère la clarté et il me semble que, au-delà des raisons déjà évoquées deux dangers, plus structurels, plus théologiques, guettent la mise en place d’un roi.
Le premier danger consiste à prendre le roi pour Dieu.
Le second danger consiste à prendre Dieu pour un roi.
Prendre le roi pour Dieu
Le premier danger est peut-être le plus évident. Dans la Bible, cette pratique qui consiste à se méprendre sur l’objet de vénération s’appelle l’idolâtrie. L’idolâtrie est une illusion, un brouillard mental, un mirage brillant qui se surimpose à la réalité. A force de rendre ses hommages au roi, le peuple ne fera bientôt plus la différence et regardera le roi comme un Dieu, à qui il semblera évident de tout céder, de tout donner et de qui tout accepter. Après le veau d’or, le peuple servira le bois et la pierre (cf. Ez 20,32). Le peuple projettera sur le roi tout ce qu’il n’a pas ou qu’il aimerait avoir en qualité et en grandeur. Le roi les rassurera et ils lui délégueront leurs vies. La royauté contribuera à fausser le regard sur le monde et sur sa lecture. Mais ce constat n’est peut-être rien en comparaison du deuxième danger qui consiste à prendre Dieu pour un roi.
Prendre Dieu pour un roi
Ce second danger est plus subtil. Il consiste à considérer que Dieu est un roi comme un autre, capable d’abus, de caprices et d’irrespects. Si l’image du pouvoir est désormais associée à celle du roi, alors Dieu détenteur du pouvoir suprême sera un jour considéré comme un monarche sans limite. Quelqu’un à qui il faut plaire, quelqu’un capable de trahison et de folie, un supérieur que l’on vénère à cause de sa dangerosité et de sa puissance. Il me semble qu’en refusant qu’Israël ait un roi, c’est précisément cela que Dieu veut à tout prix éviter.
Car la méprise aurait des conséquences majeures. Le Dieu de la Bible ne veut pas des sujets, il veut des sujets. Il ne veut pas des personnes qui lui soient assujetties comme c’est le cas dans tout royaume digne de ce nom, il veut des personnes capables de dire « Je » et de demeurer libres. L’Alliance n’est possible qu’à cette condition. La relation à Dieu libère, elle n’assujettit pas. Subjuguer ou terroriser n’intéresse pas Dieu. Projeter l’image d’un roi terrestre sur Dieu aboutira donc in fine à rendre la relation à Dieu impossible, elle l’a tordra, elle la faussera et une personne sensée ne pourra que rejeter la relation à ce Dieu supposé, un roi parmi d’autres.
Quand Israël demande un roi, l’heure est donc grave. Et l’on comprend qu’il ne s’agit pas simplement d’un problème politique mais que c’est tout le dialogue entre Dieu et Israël et de là, toute l’Alliance entre Dieu et l’humanité qui est mise en péril par cette demande. Toute la longue conversation entre Dieu et chaque personnage biblique, toute cette relation de confiance vécue, ces allers-retours pour s’ajuster risquent de s’effondrer parce qu’Israël demande à faire comme les autres. La monarchie qui s’annonce aura un impact sur la relation à Dieu, elle en aura aussi sur la relation des humains entre eux. Soumis au roi, le peuple ne fera plus communauté. En émiettant la souveraineté des sujets, la royauté émiettera aussi les relations fraternelles.
Dès lors, le « ils ne veulent pas que je règne sur eux » prend toute sa mesure. Dieu fait un constat amer : il est difficile à l’humain de rester dans une Alliance qui le libère. Le roi n’est qu’une excuse, un symptôme, un caprice comme un autre, le signe que... Ils auraient pu demander un pharaon, un gourou ou une idole. L’humanité a peur de devenir adulte, elle a peur de la liberté que Dieu lui offre. Nous, car c’est finalement de nous dont il s’agit, ne voulons pas être à l’image de Dieu. Cela nous terrifie. Alors que Dieu nous propose un partenariat, nous préférons la servitude. Alors qu’il nous donne notre liberté, nous attendons de lui qu’il nous donne des ordres. Le malentendu est total. Il est à son comble quand Israël, malgré les mises en garde de Dieu, persiste dans son choix.
« Mais le peuple refusa d’écouter la voix de Samuel. « Non, dirent-ils. C’est un roi que nous aurons. Et nous serons, nous aussi, comme toutes les nations. Notre roi nous jugera, il sortira à notre tête et combattra nos combats. » (1 Sa 8,19-20)
Face à cette réponse du peuple d’Israël qui ne veut pas voir le problème, Dieu cède : ils auront un roi comme ils le demandent. Pourquoi cède-t-il ? Pourquoi ne résiste-t-il pas davantage ? Parce que le point de départ de Dieu se situe toujours au point de désir de l’humain. La Bible ne cesse de montrer comment Dieu rejoint l’humain dans ce qui fait sa vie et ses convictions pour l’amener un peu plus loin. Comment Dieu pourrait-il accompagner son peuple, s’il ne se mettait pas à sa hauteur ? C’est bien le propre de Dieu de pouvoir s’abaisser, de se mettre au niveau de son interlocuteur pour privilégier la relation. Dieu croit en l’Alliance avec ce peuple, Alliance que jamais il ne révoquera. Accompagner viendrait de cum panio « manger le pain avec ». Si le peuple d’Israël veut un roi, Dieu fera avec. Retour à la case départ.
Le règne de Dieu
Mais une question demeure. Si notre vision de la royauté humaine a perverti la façon toute divine d’exercer le pouvoir, par quels moyens désenclaver Dieu de l’image mondaine et politique de laquelle il est prisonnier ? Plusieurs solutions sont devant nous.
La première est simple, c’est un compromis déjà présent dans la Bible. Israël aura un roi mais celui-ci sera choisi par Dieu. Cela permettra de ne pas couper le lien, de conserver des relations, de faire du roi un des garants de l’Alliance.
La seconde solution consiste à annoncer que Dieu n’est pas seulement un roi, il est le Roi des rois. Il est au-dessus de tous les autres. Personne ne peut donc se penser au-dessus du lot, Dieu surplombe n’importe quelle puissance humaine. La Bible et à sa suite le judaïsme comme le christianisme s’en rappelleront. C’est une façon de situer la royauté humaine au service du projet de Dieu. Aussi grand que soit un roi, il demeure à l’écoute du Créateur.
Il a enfin une troisième solution. Une façon originale et inédite d’expliciter ce qu’est la gouvernance divine. Cette troisième solution consiste à donner à voir l’Alliance en dehors de tout abus, de tout usage de la violence, de tout émiettement des personnes. Donner à voir un règne dépouillé de reprise en main, dépouillé de pressions, dépouillé de menace et de chantage. Un règne basé sur le consentement et la liberté réciproque. Une royauté où la conscience des personnes serait le socle de l’Alliance. Où le rapport au roi ne mettrait pas les personnes en concurrence les unes envers les autres mais les inviterait à s’associer et à envisager ensemble les solutions à leurs problèmes. Une royauté qui ne donnerait pas envie de monter dans la hiérarchie mais ouvrirait les personnes les unes aux autres pour se mettre ensemble à l’écoute d’un futur différent. En un mot, donner à voir une royauté qui ne serait pas de ce monde. C’est une idée géniale, inédite. Et ce concept, moderne, est énoncé par Jésus lui-même dans sa discussion avec Pilate.
Jésus vient d’être arrêté, il est envoyé chez Pilate lequel est chargé du maintien de l’ordre. Il ne veut pas qu’un roi face concurrence à l’empereur romain. Au moment où Jésus est devant lui, son souci est de vérifier la dangerosité politique de cet homme. Il l’interroge : « Es-tu le roi des Juifs ? » (Jn 18,33). Jésus répond : « Ma royauté n’est pas de ce monde » (Jn 18,36). La formule ramassée condense l’ensemble des pages bibliques précédentes sur la question de la royauté. Jésus ne conteste pas être roi. Il conteste la compréhension que Pilate en a. Jésus récuse le pouvoir et la gloire qui auraient rendu impossible la rencontre avec ses contemporains. Jésus incarne une transcendance qui n’est ni verticale ni surplombante. Par là, il donne accès à ce qu’est le règne de Dieu, un royaume qui défait tous les pouvoirs. Le royaume de Dieu n’est pas un régime politique, une théocratie. C’est un royaume où tout concourt à sécher les larmes sur la joue de ceux qui pleurent, à aider les aveugles à voir, les boiteux à marcher, les lépreux à être purifiés c’est-à-dire à ne plus être exclus, les sourds à entendre, les morts à ressusciter et où les pauvres ne sont pas exclus de cet élan de vie. Et c’est là que l’on comprend que le Royaume de Dieu est à l’oeuvre tout autour de nous partout où un professeur aide un élève à avancer, partout où un soignant s’associe au malade pour lui permettre de traverser la vulnérabilité, chaque fois qu’un geste désintéressé est posé pour accompagner un être vivant sur le chemin qui est le sien et dans la vie qui est la sienne, chaque fois qu’une personne accueille le don qui lui est fait.
Jésus refuse toute prise de pouvoir et sa réponse à Pilate est désarmante. Quelques heures plus tard, il mourra sur une croix sur laquelle un écriteau sera cloué pour nuire et se moquer. On pourra y lire « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs ». (Mt 27,37). La mention est exacte. Jésus est Juif et il est roi. Il nous reste à relire ces mots et à méditer ces affirmations pour comprendre ce qu’elles signifient. A l’inverse de la gloire tapageuse, le Royaume de Dieu dont Jésus est le Roi ne se dévoile que dans un regard attentif et discret sur les événements de nos vies. Aucune frontière, chek-point, carte d’appartenance, droit de passage, sous-titres ou titres n’est visible. Ce royaume, en accès libre, demeure ouvert à chaque personne qui souhaite vivre.
Introduction à la conférence
Diffusion en direct sur KTO télévision et France Culture.