Conférence de carême de Notre-Dame de Paris : “La dignité royale des baptisés”

Le dimanche 22 mars 2026, le père Marc Rastoin, jésuite, professeur d’Écriture Sainte aux Facultés Loyola Paris et à l’Institut Biblique Pontifical de Rome, a donné la cinquième conférence du cycle “La Couronne d’épines à Notre-Dame : « Voici votre Roi ! »”.

Marc Rastoin, jésuite, professeur d’Ecriture Sainte aux Facultés Loyola Paris et à l’Institut Biblique Pontifical de Rome. Maîtrise en théologie biblique sur le cantique des cantiques. Thèse sur la lettre aux Galates. Auteur de Saint Pierre dans le Nouveau Testament (Paris : Salvator, 2019) et Jesus, with Style. Luke’s literary and theological genius (Leuven : Peeters, 2023). Conseiller du Préposé Général de la Compagnie de Jésus pour les relations avec la communauté juive.

« Avec Lui, nous règnerons » (2 Tm 2, 12)

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Reproduction papier ou numérique interdite. Les conférences ont été publiées, avec les références et les notes, dans un livre aux Éditions Saint-Léger.

« Avec Lui, nous règnerons » (2 Tm 2,12) : La mission royale des baptisés

Dans les temps immémoriaux, aux premières heures de l’histoire biblique, un homme nommé Jacob devint Israël et engendra douze fils. Ceux-ci allaient devenir douze tribus, formant une confédération souple d’hommes libres. Où chacun pouvait habiter en sécurité « sous sa vigne et sous son figuier » (1 R 5,5b). Où les relations n’étaient pas toujours simples et les conflits fréquents. Mais on y était frères, un peuple de fils. Et même “un peuple fils”. Car comme l’avait dit un très ancien prophète, Osée : « D’Egypte j’ai appelé mon fils » (Os 11,1). En effet, le cœur de la foi de ces tribus était que leurs ancêtres avaient échappé à l’esclavage en Egypte en étant guidé par un Dieu au nom unique et mystérieux. C’était un Dieu sans domicile fixe et passionnément attaché à la liberté. Il demandait d’abord loyauté et gratitude de la part de ceux qu’il avait gratuitement libérés. Il invitait à l’imiter : « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint » (Lv 19,2).

Puis ce peuple allait vouloir choisir un roi et ressembler ainsi davantage aux autres peuples. Les anciens du peuple dirent au prophète Samuel : « Maintenant donc, établis, pour nous gouverner, un roi comme en ont toutes les nations » (1 S 8,5). Et Dieu consentit, par respect de leur liberté, à leur donner un chef. Cependant, le peuple conservait une particularité unique. La foi de ce peuple lui faisait tenir que le véritable roi était leur Dieu, le Dieu au Nom trois fois saint. Qui régnait sur les constellations du ciel. « Le Seigneur est roi ! Exulte la terre ! » (Ps 96,1). Et c’est pourquoi les rois d’Israël devaient avant tout respecter et écouter la parole de Dieu transmise par les prophètes. Parole appelant à respecter les pauvres, les petits et les étrangers. Ils ne le firent pas souvent. Et, peu à peu, siècle après siècle, leur autonomie et leur liberté furent menacées : L’empire assyrien, l’empire babylonien, l’empire perse, l’empire grec, d’Alexandre et ses successeurs, et, après un bref temps d’indépendance arrachée de haute lutte, L’empire de Rome. Ces Romains venaient de loin et on avait cru au début, bien naïvement, s’en faire des alliés. N’avaient-ils pas soumis les redoutables Gaulois ? Le livre des Martyrs d’Israël se fait l’écho de ce bien naïf espoir : « Judas entendit parler des Romains : c’étaient de vaillants guerriers, mais bien disposés envers tous ceux qui se rangeaient à leurs côtés et accordant leur amitié à tous ceux qui venaient à eux. On lui raconta leurs guerres et les exploits accomplis par eux chez les Gaulois, qu’ils avaient vaincus » (1 M 8,1-2).

Durant ces siècles, une foi nouvelle était née. Elle disait cette chose incroyable : Il n’y avait qu’un seul Dieu à régner sur le monde. Et il le disait par ses prophètes : « Je suis Dieu, il n’en est pas d’autre, il n’est de dieu que moi ! » (Is 46,9b). Ce Dieu était celui, non seulement d’Israël mais de tous les peuples. « Car au Seigneur est le Royaume et il gouverne les nations » (Ps 22,28). Il peut mouvoir le grand Cyrus de Perse comme il avait mu Pharaon aux temps anciens. Et ce Dieu avait choisi Israël – c’était désormais clair -, en vue d’une mission de salut pour le monde entier. La promesse initiale à Abraham l’avait dit : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12,3). S’était imposé alors l’idée que tous les peuples viendraient en pèlerinage à Jérusalem, sur la montagne de Sion. Ils se tourneraient vers Dieu d’un cœur sincère. En tout cas, tous ceux parmi eux, venant de ces peuples autrefois hostiles, qui se seraient convertis et tournés vers le Dieu vivant : « Tous les survivants des nations qui auront marché contre Jérusalem monteront année après année se prosterner devant le Roi Seigneur de l’univers » (Za 14,6). Tous pourraient recevoir un jour les bénédictions de Dieu. Même le grand royaume hostile du Sud, l’Egypte, et le terrible empire du Nord, l’Assyrie : Au jour de Dieu, « entre l’Égypte et l’Assyrie, Israël viendra en troisième, bénédiction au milieu de la terre, que bénira le Seigneur Dieu de l’univers en disant : “Bénis soient l’Égypte, mon peuple, l’Assyrie, l’ouvrage de mes mains, et Israël, mon héritage” » (Is 19,24-25). Stupéfiantes paroles ! Prodigieuse vision ! Incroyable espérance ! Dieu appellant l’Egypte “mon peuple” !

Oui, en vérité, Dieu n’était-il pas miséricordieux envers tous ses enfants ? Ne souhaitait-il pas la vie de tous ses fils ? C’est pourquoi l’auteur du livre de Jonas concluait son livre par une question rhétorique et faisait dire à Dieu : « Moi, comment n’aurais-je pas pitié de Ninive, la grande ville, où, sans compter une foule d’animaux, il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne distinguent pas encore leur droite de leur gauche ? » (Jon 4,11). Tous les enfants du monde sont précieux. Tous sont enfants de Dieu. Jésus aussi se penchait vers les bébés et les bénissait. Les disciples étaient choqués, ils ne comprenaient pas ; une telle perte de temps leur semblait incompatible avec son statut d’homme de Dieu enseignant le juste chemin vers l’Eternel. « Il les bénissait en leur imposant les mains » (Mc 10,16). Jésus se mit en colère contre ses disciples qui voulaient l’en empêcher. Non seulement il les bénissait mais leur imposait les mains, ce que l’on fait pour les ordinations, pour ceux qui ont une mission sacrée et qui vont vivre pour l’exercer. Oui, Jésus voyait en eux des vivants appelés à de grandes choses. Comme nous.

Mais voilà que l’indépendance s’était achevée, que la domination étrangère se faisait plus pesante, les Romains plus arrogants avec leurs aigles et leurs légions. Comment le dessein de salut de Dieu allait-il pouvoir se réaliser ? C’est alors que les paroles du dernier prophète du temps des Grecs, Daniel, acquirent un poids unique. Il avait eu une vision étonnante d’un homme fondant un Royaume, le Royaume voulu par Dieu. J’ai dit “un homme” mais il faudrait dire plus précisément : un “fils de l’homme”. « Je vis venir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d’homme […] Et il lui fut donné domination, gloire et royauté » (Dn 7,14). Un Royaume qui devait être le Royaume de Dieu. Car Dieu ne voulait pas se contenter de régner “dans les cieux” : il voulait que sa volonté de vie et de salut se réalise aussi “sur terre”. Dieu désirait d’un grand désir, comme il l’avait toujours fait, qu’une justice réelle existe sur terre : « Mon projet tiendra ; tout mon désir, je l’accomplirai » (Is 46,10b). « Sur la terre comme au ciel ». Que les humiliés et les piétinés soient relevés. Que sa miséricorde soit imitée et sa Parole connue. C’est pourquoi ce royaume allait être aussi le royaume de ses fils, le royaume de son peuple : « Ce sont les saints du Très-Haut qui recevront la royauté et la posséderont pour toute l’éternité » (Dn 7,18). Le Royaume de ces hommes d’Israël qui allaient désirer d’un grand désir, du désir même de Dieu, que ce Royaume vienne et fleurisse. Ici-bas. Entre l’époque de Daniel et celle de Jésus, nombreuses furent les visions de ce Royaume et les annonces du rôle qu’y joueraient les sanctifiés, les pieux, les humiliés, ceux qui se refusaient à abdiquer leur liberté devant les armées païennes bruyantes et arrogantes qui se succédaient sur leur sol.

Jésus surgit de ce terreau d’espérance ; il partage les convictions de foi de ces croyants d’Israël forts d’une grande espérance. Il attend ce jour où « beaucoup viendront de l’orient et de l’occident et prendront place avec Abraham, Isaac et Jacob au festin du royaume des Cieux » (Mt 8,11). Ce jour de Dieu sera un jour de repas partagé et de joie pour les justes comme il sera un jour de désolation pour les injustes et les oppresseurs. Les justes viendront du monde entier : « On viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu » (Lc 13,29). Ce sont tous les humains qui suivent leur étoile, qui écoutent leur conscience et prêtent attention à la voix du Dieu vivant : « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une […] voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, [qui] au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur […] C’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera » diront les Pères du Concile [1] à la suite du cardinal Newman. Pour les autres, « il y aura des pleurs et des grincements de dents » (Lc 13,28a).

Peu avant Jésus, le livre d’Hénoch, patrimoine aujourd’hui de nos frères les chrétiens d’Ethiopie, disait : « Les justes et les élus seront sauvés en ce jour, et ils ne verront plus désormais la face des pécheurs et des méchants. Et le Seigneur des esprits demeurera sur eux, et avec ce Fils de l’homme ils mangeront, ils se coucheront et se lèveront pour les siècles des siècles » (1 Hen 62,13-14). Ce Royaume de justice et de paix, de pardon et d’ouverture à tous les justes du monde, à tous les hommes de bonne volonté, - ce Royaume était proche.

Jésus était tout entier tourné vers ce Royaume. Dans sa prière personnelle, qu’il partagea avec ses envoyés, les Douze, qu’il avait choisis après avoir prié, Jésus parlait ainsi : « Que ton Royaume vienne ! » (Mt 6,10). Lorsque quelqu’un parlait et agissait de façon juste et sainte, libre et droite, Jésus lui disait : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » (Mc 12,34). Dans les paroles communes à Matthieu et Luc, la source que l’on appelle traditionnellement “la source des logia” car il s’agit essentiellement d’un recueil de paroles de Jésus, la dernière parole commune est ce que l’on appelle le “logion des douze trônes”. Ecoutons-le :

« Alors Pierre prit la parole et dit à Jésus : “Voici que nous avons tout quitté pour te suivre : quelle sera donc notre part ?” Jésus leur déclara : “Amen, je vous le dis : lors du renouvellement du monde, lorsque le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi, vous siégerez vous aussi sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël” » (Mt 19,27-28) Comme nous aimons la franchise de Pierre ! Comme elle nous fait du bien ! Jésus avait dit que la récompense serait donnée au centuple. “Très bien”, demande Pierre, “mais, comment, concrètement ?”. Jésus le surprend et il nous surprend. Il nous stupéfie même. Il dit que leur mission sera d’être assis sur des trônes et de juger tout Israël. Alors que de trône, jusque-là, on ne connaissait que celui de Dieu et éventuellement, si ce n’était pas le même, celui du “Fils de l’homme” dans Daniel. « Je continuai à regarder : des trônes furent disposés » (Dn 7,9a). Or ce jugement-là, ce jugement eschatologique et final ne peut pas être un jugement approximatif ou bâclé, un jugement au rabais. A Dieu ne plaise ! Il est le souverainement juste, celui qui ne souffre pas l’injustice. Comme le dira Paul, « la colère de Dieu se révèle du haut du ciel […] contre toute injustice des hommes qui, par leur injustice, font obstacle à la vérité » (Rm 1,18). Dieu ne peut concéder son droit de juger aux Douze, que si ces hommes sont capables de procéder à un juste jugement et que, pour cela, ils possèdent, tout comme Dieu, ses attributs de justice et de miséricorde ! Oui, ils lui seront devenus tellement semblables que leur jugement sera comme le sien. Ni plus ni moins. De son vivant déjà Jésus connaissait les pensées secrètes des uns et des autres, manifestant par là son identité divine. Il en ira alors des Douze comme de lui. Ils seront fils comme le Fils, fils avec le Fils. Or le Fils se définit par sa mission : il est sorti du Père pour sauver. Le plus grand des Pères de l’Eglise du temps des persécutions, Origène, dira : « Qui d’entre nous sera jugé digne d’être choisi pour être de ceux à qui il dira : “Asseyez-vous avec moi sur douze trônes jugeant vous aussi les douze tribus d’Israël” […] Pour être de ceux dont il dit : “Père, je veux que là où je suis, ceux-là aussi soient avec moi” ; je veux aussi qu’ils soient des rois afin que je sois “roi des rois” ; je veux qu’ils aient la Seigneurie afin que je sois “Seigneur des seigneurs” » [2].

Les Douze participeront de cette mission de jugement et avant tout de salut. Par cette parole, Jésus révèle le cœur de Dieu. Dieu ne veut pas seulement donner la vie mais donner sa vie. Il ne se contente pas que ses fils partagent sa vie éternelle. Il veut que ceux qu’il a créés pour la vie reçoivent sa vie et ses attributs de justice et de miséricorde. « Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8,29). Et il s’agira de régner et de juger comme Dieu ; par la douceur.

Le pouvons-nous ? Si l’on nous posait la question maintenant, nous dirions, terrifiés : “Absolument pas !”. Nous dirions plutôt, comme Pierre au moment de son appel : « Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur ! » (Lc 5,8). Dieu nous dit : « Vous le pouvez ! car je vous ai créés pour partager ma gloire ; je vous ai créés pour être cet alliage unique de justice et de miséricorde. Je vous ai créés pour cette royauté inédite et éternelle où régner ne signifie pas dominer en s’isolant mais aimer en servant ; Où il s’agit de trouver sa joie dans le don de soi, car “il y a plus de joie à donner qu’à recevoir” » (Ac 20,35b). Lorsque Jacques et Jean avait demandé à Jésus : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire », Jésus ne s’était pas scandalisé de cette demande incroyablement ambitieuse, il leur avait répondu : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisé du baptême dans lequel je vais être plongé ? ». Et ils avaient répondu, un peu inconsciemment sans doute : « Nous le pouvons ». Jésus ne proteste pas, il ne dit pas “vous dites n’importe quoi !”. Non. Il les prend au mot et au sérieux. Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez » (Mc 10,37-39). Il considère qu’ils sont capables de le suivre. Yes, you can. Oui, vous le pouvez. Il considère qu’il y aura des gens à ses côtés pour juger. Mais il ne peut pas s’engager à la place du Père : « Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé ». Jésus n’envisage pas un trône solitaire mais une royauté partagée.

En reprenant la parole de Jésus sur les douze trônes et le jugement, Luc a voulu ajouter un “petit” complément en se souvenant de ce que Jésus avait dit sur le festin alors qu’il était en Galilée. En Luc, Jésus dit aux Douze : « Vous, vous avez tenu bon avec moi dans mes épreuves. Et moi, je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi. Ainsi vous mangerez et boirez à ma table dans mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël » (Lc 22,28-30). Quelle étonnante vision ! Jésus évoque deux réalités : le repas et le jugement. Le fait de manger et boire avec lui dans son Royaume, qui est – identiquement - le Royaume de Dieu. Ce qu’il décrit, c’est la communion profonde d’amis qui partagent un repas. C’est dans la Bible, et le monde antique en général, et, à bien y réfléchir, dans l’humanité entière, la parfaite vision de la paix, l’amitié, la joie. C’est ce à quoi nous aspirons comme humains : un lieu de paix, de repos et de communion. Quand il avait dit, « je pars vous préparer une place » (Jn 14,2b), nous pensions à cela. Il avait parlé du repas aux côtés d’Abraham, Isaac et Jacob. C’est le même repas. Mais Jésus ne s’arrête pas là : il nous dit qu’il nous faudra collaborer à son jugement sur le monde. Il nous faudra juger. Dieu ne dit pas : “Je suis le grand metteur en scène ; j’ai déjà tout ce qu’il me faut, le scénario et les acteurs ; je vous embauche comme figurants ; merci d’avoir répondu à l’appel ; maintenant vous allez être discrets, vous allez juste marcher dans le décor et faire comme si de rien n’était ; surtout ne dites rien ; ne faites rien ; laissez les acteurs principaux faire leur travail ; j’ai pour cela des anges très qualifiés qui jugeront le monde”. Non. Dieu nous prend comme protagonistes, de plein titre et avec la mission la plus importante : juger. Il veut nous associer en tout à sa vie. C’est le cœur de notre foi chrétienne, résumée dans la célèbre maxime du Père de l’Eglise Irénée de Lyon : « C’est pour cela que le Verbe de Dieu s’est fait homme, et que le Fils de Dieu est devenu le Fils de l’homme : afin que l’homme, ayant été intégré au Verbe, puisse devenir fils de Dieu » [3].

Juger est un travail extrêmement délicat et difficile. Or nul ne peut être jugé par quelqu’un qui n’aurait pas une connaissance parfaite de l’autre. Toute personne jugée pourrait exiger d’être jugée par le juge suprême, Dieu, qui, seul, connaît toute chose. Ne serait-ce pas aussi notre réaction en arrivant à la porte des cieux ? “Vous avez le choix entre Jacques et Matthieu ; vous avez d’autres options aussi si vous voulez…”. Et nous répondrions volontiers : “Merci, c’est gentil, merci beaucoup, vraiment, mais je préférerais être jugé par le chef lui-même, par Jésus lui-même ; ce n’est pas que je n’ai pas confiance en ses apôtres bien sûr ; mais Jésus je le connais, j’ai confiance ; Jésus me connaît, Jésus me jugera très bien”. Réaction compréhensible… Mais il est bien dit dans les évangiles, tout comme les lettres de Paul, que Jésus partagera son jugement avec ses apôtres et même tous ses disciples.

Et ses disciples, les premiers chrétiens étaient animés du même désir de justice. Ils croyaient qu’ils allaient être associés à ce Royaume. Eux qui étaient en butte aux calomnies, aux suspicions, aux rumeurs, mal vus des chefs de synagogue comme des autorités romaines, ils se voyaient destinés au jugement. Le plus célèbre de ces apôtres, celui qui avait eu le plus grand succès dans le monde romain, Paul, écrit à la communauté qu’il a fondée dans la grande colonie romaine de Corinthe : « Ne savez-vous pas que les fidèles jugeront le monde ? Et si c’est vous qui devez juger le monde, seriez-vous indignes de juger des affaires de moindre importance ? ». Ainsi, non seulement les Douze mais même les simples fidèles, vous et moi, seront amenés à juger le monde. Paul va même plus loin, dans une affirmation plus surprenante encore, en s’incluant lui-même dans le propos : « Ne savez-vous pas que nous jugerons des anges ? À plus forte raison les affaires de cette vie ! » (1 Co 6,2-3). Juger les anges ?! Comment quiconque, et surtout un simple mortel, pourrait-il juger les anges du Seigneur ? Qui, à part le Seigneur lui-même, pourrait juger les anges ? Et cette conviction sera conservée par la tradition. Dans la deuxième lettre à Timothée, à la fin du siècle nous lisons : « Voici une parole digne de foi : Si nous sommes morts avec lui, avec lui nous vivrons. Si nous supportons l’épreuve, avec lui nous régnerons », plus exactement, dans un mot magnifique, « nous co-régnerons », nous régnerons ensemble (2 Tm 2,12). L’auteur ne fait que reprendre ce verbe que Paul avait utilisé en écrivant aux Corinthiens : « Ah ! si seulement vous étiez devenus rois, pour que nous aussi, nous puissions co-régner avec vous’ ! » (1 Co 4,8). Paul y était ironique mais visait une réalité juste. Les fidèles deviennent ensemble des rois [4] et le premier rôle des rois est bien de juger. Ce qui était l’apanage d’un seul, l’unique roi, devient la propriété de tous, tous ensemble. L’Apocalypse synthétise très bien cette foi : « Pour notre Dieu, tu as fait d’eux un royaume et des prêtres et ils régneront sur la terre » (Ap 5,10) ou encore « ils seront prêtres de Dieu et du Christ et régneront avec lui » (Ap 20,6b) [5]. L’auteur de l’Apocalypse ajoute la dimension sacerdotale mais il y a une connivence biblique, ancienne, profonde, entre la royauté et le sacerdoce. David revêtit le vêtement des prêtres, l’ephod de lin (cf. 2 S 6,14a), et cela ne lui fut pas reproché. Quant aux fils de David, aux fils du roi messie, il est dit à leur sujet : « Les fils de David étaient prêtres » (2 S 8,18b). Alors que David, comme Jésus du reste, n’appartenait pas à une famille de prêtres. Les chrétiens ont conscience d’être les fils du roi, les frères du Messie Jésus, appelés à co-exercer la justice avec lui. A régner avec lui, à juger avec lui, à être prêtres avec lui comme il nous a été dit au jour de notre baptême. Ainsi les versets de Paul sur le jugement nous révèlent le dessein de Dieu dès l’origine : nous associer pour toujours à sa vie et à son action.

Ainsi, en un temps où une poignée de chrétiens, dispersés dans quelques grandes villes, cherche à survivre, alors qu’ils sont calomniés, menacés et parfois dénoncés, ils portent en eux une espérance folle : juger le monde, exercer la charge royale du jugement ensemble avec le Christ. Ils semblent ne pas se poser la question de Marie : « comment cela peut-il se faire ? » (Lc 1,34). Par quelle opération des êtres créés et imparfaits, marqués par le péché, de ceux qui ne savent regarder que les apparences, pourraient-ils bénéficier du regard même de Dieu, connaître la justice même de Dieu et – surtout ! - être habités par la stupéfiante miséricorde de Dieu ? L’Apocalypse donne la réponse : « le Seigneur Dieu les illuminera ; ils régneront pour les siècles des siècles » (Ap 22,5). Comme dira Jésus : « Pour les hommes c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible » (Mt 19,26).

Cette foi de Jésus s’enracinait dans une conviction théologique juive qui s’était développée depuis le temps de Daniel. Au temps du Messie, au temps de Celui que certains appelaient, - à la suite du prophète Daniel -, le Fils de l’homme, ceux qui le suivraient participeraient à sa mission. Et ils pourraient, eux aussi, s’asseoir sur des trônes. « Je ferai sortir dans une brillante lumière ceux qui ont aimé Mon saint nom et Je ferai asseoir chacun d’eux sur son siège de gloire. Ils resplendiront pour des temps innombrables » comme le proclame le livre intertestamentaire d’Hénoch (1 Hen 108,12-13). Mais cette conviction se trouve aussi dans le livre canonique de la Sagesse : Au jour fixé par le Seigneur, au jour de Dieu, « au temps de sa visite, [les justes] resplendiront […] Ils jugeront les nations, ils auront pouvoir sur les peuples » (Sg 3,7-8a). Même si la tradition rabbinique sera réticente à aller dans cette direction, elle en conserve des traces. Ainsi est-il écrit : « Les justes siègeront avec leurs couronnes sur la tête, goutant la splendeur de la divine Présence » (Talmud, Sanh 91b). Il n’est pas dit ici qu’ils jugeront le monde mais ils ont néanmoins une couronne. Qui ne peut venir que de Dieu. Les rabbins du Talmud comprennent le verset : « et tu suivras ses chemins » (Dt 28,9), en disant qu’il s’agit pour nous de ressembler à Dieu, de prendre exemple sur Lui (Shabbat 133b). Ainsi commente Maïmonide : « De même qu’on L’appelle Clément, toi aussi tu seras clément. De même qu’on L’appelle Miséricordieux, toi aussi tu seras miséricordieux, de même qu’on L’appelle Saint, toi aussi tu seras saint. C’est dans cette même perspective que les prophètes ont qualifié Dieu avec des attributs, tels que : patient, abondant en grâce, juste, droit, intègre, puissant et d’autres semblables, afin de faire savoir que ce sont là des conduites bonnes et droites, que l’homme doit emprunter dans le but de Lui ressembler autant que le permettent ses capacités » [6]. Notre foi nous fait croire que Dieu donnera ses capacités par son Esprit Saint.

Qu’en pensait Jésus lui-même ? De nombreuses paroles nous le dévoilent. Jésus avait médité le chapitre trente-quatre d’Ezechiel qui parlait des brebis en détresse : « La brebis perdue, je la chercherai ; l’égarée, je la ramènerai. Celle qui est blessée, je la panserai. Celle qui est malade, je lui rendrai des forces » (Ez 34,16) : il s’était donné pour mission d’aller vers les « les brebis perdues de la maison d’Israël » et de les guérir. Jésus était tourné vers les petits, les (הצערים). En même temps, il enseignait sur le Royaume de Dieu, qui incarnait toute son espérance théologale. Il invitait à prier ce Père qu’il appelait “Abba” avec confiance et familiarité. Jésus invitait les petits dans le royaume d’Abba, son Père. Jésus avait une foi immense en son Père et il invitait à l’imiter : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous aurait obéi » (Lc 17,6). Les paroles, Père, Royaume et Petits dessinent le triangle théologal de Jésus. Sa foi est tournée vers le Père, son espérance est tendue vers le Royaume, sa charité se penche sur les petits. Cette capacité humaine d’imiter Dieu dans son pardon et sa providence même avait été annoncé à la fin du premier livre de la Bible. Joseph en effet disait à ses frères : « Soyez sans crainte ! Vais-je prendre la place de Dieu ? Vous aviez voulu me faire du mal, Dieu a voulu le changer en bien, afin d’accomplir ce qui se réalise aujourd’hui : sauver la vie d’un peuple nombreux. Soyez donc sans crainte : moi, je pourvoirai pour vous et vos jeunes enfants » (Gn 50,19-21). Joseph parle et agit comme Dieu : « Soyez sans crainte » comme juge juste et miséricordieux. Et il pourvoit providentiellement, comme Dieu. Après Joseph, il y aura aussi Daniel. Le jeune enfant Daniel avait reçu l’Esprit du Seigneur lui permettant de sauver Suzanne et de condamner les deux vieillards pervers : « Dieu éveilla l’esprit de sainteté chez un tout jeune garçon nommé Daniel » (Dn 13,45). Et Daniel permit à la justice d’être faite.

Dans l’Exode le Seigneur avait révélé ses deux attributs essentiels dans ce que l’on appelle la “formule de grâce” : « Il proclama son nom […] Il passa devant Moïse et proclama : “Le Seigneur, le Seigneur, Dieu miséricordieux et tendre, lent à la colère, plein d’amour et de vérité” ». Les deux premiers adjectifs, « miséricordieux et tendre », רַח֖וּם וְחַנּ֑וּן, définissent Dieu le plus personnellement. Ces termes sont repris dans le psaume 111 en ordre inversé : « tendre et miséricordieux », חַנּ֖וּן וְרַח֣וּם (Ps 111,4b). Mais, grande surprise, au psaume suivant, c’est un homme, le juste, qui reçoit ses attributs divins : « Il s’est levé dans les ténèbres, homme de justice, tendre et miséricordieux » (Ps 112,4b). Dieu a voulu que nous soyons à son image, capable de l’imiter dans son pardon, sa fidélité et sa tendresse.

Souvenons-nous du Bon Samaritain. Lui aussi fut saisi de compassion, pris aux entrailles, dans un terme jusque-là utilisé seulement pour le Christ en voyant le corps immobile de l’homme attaqué par les bandits. Le verbe “ému aux entrailles” (σπλαγχνίζομαι) est un verbe tout à fait spécial : il évoque les entrailles maternelles du Dieu biblique et son attribut de miséricorde, matriciel. Dans Luc, il est employé trois fois : En Luc 7, il décrit le sentiment que ressent Jésus devant la veuve de Naïm, elle qui s’apprête à enterrer son fils unique. En Luc 15, il est utilisé pour parler du père du fils prodigue dans la parabole qui, située au centre de l’évangile, est la plus apte à parler du Père des cieux : « Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers » (Lc 15,20) et, enfin, il est utilisé dans la parabole du Samaritain pour désigner un homme ordinaire, un homme anonyme, qui plus est samaritain, mais qui est ému comme Dieu et surtout agit comme lui. Il juge avec justesse de la situation et se rapproche du corps. Il est prêt à “enterrer les morts et à réparer les vivants” [7]. Une fois auprès de lui, il prend soin de lui, pour le présent et pour le futur. En effet, il laisse de quoi permettre à l’aubergiste de prendre soin du blessé. Même invisible sa bonté continue à agir. On comprend pourquoi il a été perçu comme une figure du Christ. Il est au service de la vie avec intelligence. Il est touché, il se penche sur son prochain, il agit avec tact, compétence et anticipation. Or c’est chacun de nous qu’il représente. Ce que Jésus lui dit, il le dit à chacun de nous : « Toi aussi, fais de même » (Lc 10,37). Il est ce que chacun de nous est appelé à être : un autre Christ. Un miséricordieux intelligent.

Après sa venue dans le monde dans la mission du Serviteur souffrant endurant à l’humiliation et offrant sa vie pour Israël et pour les multitudes (cf. Is 53,11-12), le Christ parle de sa deuxième venue dans la gloire avec ses anges : « Le Fils de l’homme doit venir dans la gloire de son Père, avec ses anges ; et alors il rendra à chacun selon ses œuvres » (Mt 16,27). C’est-à-dire qu’il sera juge. Et un juste juge. Il nous a appelés à le suivre sur son chemin d’humilité, « si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mt 16,24) ; il nous appelle également à le suivre sur son chemin de gloire.

Si Dieu lui-même dit qu’il partagera son jugement avec le Fils de l’homme et si le Fils de l’homme dit qu’il partagera son jugement avec nous, cela ne peut signifier qu’une seule chose : nous serons rendus participants de sa connaissance pure et parfaite, nous serons rendus participants de sa divinité. « Nous serons semblables à Lui car nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3,2). Dans cette parole sur le jugement, Jésus révèle le cœur du dessein de Dieu : il veut que nous soyons semblables à lui, que nous ayons le même cœur, la même justice, le même amour que lui. Devant cette vision et cette promesse, notre cœur déborde de reconnaissance, de gratitude et d’admiration : il veut louer et chanter le Christ : « Il est l’Agneau et le Pasteur ; il est le Roi, le Serviteur ». Et alors nous entendons l’Esprit Saint chanter en retour : « Tu es l’agneau et le pasteur ; tu es le Roi, le serviteur » [8].

Introduction à la conférence

Diffusion en direct sur KTO télévision et France Culture.

[1Gaudium et spes § 16. Le cardinal Newman avait anticipé cette déclaration.

[2Origène, Homélies sur les Nombres, XXVIII,4,3, SC 461, Paris, Cerf, 2001, p. 367.

[3Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, Livre III, Chapitre 19, §1.

[4Ce verbe est très rare dans la littérature grecque et il n’est pas étonnant que Plutarque l’emploie dans son Lycurgue 5, συμβασιλεύοντα, car, à Sparte, les deux rois de la ville régnaient ensemble.

[5Βασιλεύσουσιν dans les deux cas. Même verbe en Ap 22,5.

[6Mishneh Torah, Lois d’éthique 1,5-6.

[7Platonov, Tchekhov.

[8ZL22-2, texte : Didier Rimaud ; Compositeur : Jacques Berthier.

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