Conférence de carême de Notre-Dame de Paris : “La fête du Christ Roi ; histoire, lectionnaire, liturgie”
Le dimanche 15 mars 2026, le frère Patrick Prétot, moine de l’Abbaye de la Pierre qui Vire, professeur de liturgie et de théologie sacramentaire à l’Institut Supérieur de Liturgie (ICP) a donné la quatrième conférence du cycle “La Couronne d’épines à Notre-Dame : « Voici votre Roi ! »”
Frère Patrick Prétot, moine de l’Abbaye de la Pierre qui Vire, professeur de liturgie et de théologie sacramentaire à l’Institut Supérieur de Liturgie (ICP) ; il a publié L’adoration de la croix, Triduum pascal, Cerf, Lex orandi NS, 2014 ; et avec S. Bénédicte Mariolle, Tout est créé par lui et pour lui. Liturgie et cosmos au temps de Laudato si’, Cerf, Lex orandi NS, 2024.
« Chantez pour notre Roi, chantez ! » (Ps 47, 7)
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Texte de la conférence
Reproduction papier ou numérique interdite. Les conférences ont été publiées, avec les références et les notes, dans un livre aux Éditions Saint-Léger.
Le Christ Roi au miroir de l’année liturgique
Chrétien, prends conscience de ta dignité. (…) Rappelle-toi à quel chef tu appartiens, et de quel corps tu es membre. Souviens-toi que tu as été arraché au pouvoir des ténèbres pour être placé dans la lumière et le royaume de Dieu (Saint Léon le Grand, Liturgie des Heures)
C’est fini. Nous avons jugé Dieu et nous l’avons condamné à mort. Nous ne voulons plus de Jésus-Christ avec nous, car il nous gêne. Nous n’avons plus d’autre roi que César ! d’autre loi que le sang et l’or ! Crucifiez-le, si vous le voulez, mais débarrassez-nous de lui ! [1]
C’est ainsi que peu avant la première guerre mondiale, Paul Claudel (1868-1955) commentait la première station du Chemin de Croix, celle où Jésus est condamné à mort. Et c’est en puisant dans cette inspiration du célèbre converti que nous pouvons contempler ensemble aujourd’hui cette figure de la foi et de la piété chrétienne qu’est le Christ Roi. Il faut cependant souligner aussitôt que le Christ n’est pas un roi comme les autres, puisque sa royauté est désignée par une couronne d’épines. Si dans cette cathédrale, la sainte couronne est présentée à la vénération de ceux qui reconnaissent en Jésus le sauveur de toute l’humanité, c’est donc pour célébrer ce mystère d’une royauté toute autre.
« Quand toutes les créatures auront été soumises à son pouvoir, il remettra aux mains de ta souveraine puissance le règne éternel et universel » proclame le Missel romain dans la préface de la fête du Christ Roi. Et avec lyrisme, ce poème liturgique énonce les marques de cette extraordinaire royauté du Seigneur ressuscité siégeant à la droite du Père : « règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix ».
Il y a quelque chose de paradoxal dans cette figure du Christ Roi : il porte une couronne qui n’en est pas vraiment une. A la manière des impropères, le poète jésuite Didier Rimaud en a donné la formule dans une hymne composée pour la fête des Rameaux :
Vos mains me tendent les rameaux pour l’heure du triomphe :Hosanna ! Béni sois-tu, Seigneur !Pourquoi blesserez-vous mon front de ronce et de roseaux,en vous moquant ? [2]
Pour la fête de l’Épiphanie, le même poète fait entendre parler les mages venus d’Orient s’interroger sur ce roi pas comme les autres :
Qui es-tu, Roi d´humilité,Roi sans palais, Roi sans armée ?Nous sommes venus t´adorer,Des bouts du monde. [3]
C’est donc bien le descendant du roi David et en même temps Jésus de Nazareth portant la couronne d’épines que la liturgie proclame. Et c’est pourquoi, il faut se mettre à l’écoute de la liturgie pour comprendre cette royauté singulière que l’on confesse en venant vénérer la précieuse relique que le roi Saint Louis a voulu acquérir et honorer à la Sainte Chapelle de son palais.
À l’écoute de la liturgie et par conséquent de toute l’année liturgique car la figure du Christ Roi n’est pas seulement une fête particulière mais une figure qui traverse l’ensemble du cycle liturgique. Outre la fête du Christ Roi, ce motif de la piété chrétienne envers le Seigneur crucifié, ressuscité et glorifié, revient aussi bien dans la célébration des Rameaux, celle du Vendredi Saint ou encore dans les fêtes du temps de Noël.
Plus encore, ce thème de la royauté du Christ revient sans cesse à travers le vocabulaire liturgique où l’on rencontre très souvent les mots règne, roi, royaume. Il suffit de penser à la formule liturgique : « par Jésus-Christ ton Fils Notre Seigneur, qui vit et règne avec toi et le Saint-Esprit, Dieu pour les siècles des siècles ».
La figure du Christ Roi est même présente dans la prière par excellence des chrétiens, celle que Jésus a enseigné, le Notre Père. Certes c’est au Père que l’on adresse la demande « que ton règne vienne ». Mais parce que pour la liturgie, le royaume de Dieu est une réalité commune au Père et au Fils, la demande peut être interprétée également à la lumière de la figure du Christ Roi.
La solennité du Christ Roi de l’univers
La fête du Christ Roi a été instituée par l’Encyclique Qua primas du 11 décembre 1925. Le Pape Pie XI la voulait alors comme une protestation contre le laïcisme moderne, considéré à ses yeux comme négation de la royauté du Christ et source de l’apostasie des masses [4]. La dimension socio-politique de son instauration était donc liée à une certaine conception des rapports entre l’Église et la société. Une revue de théologie pouvait alors commenter ainsi : « Aux catholiques il appartiendra de faire rentrer triomphalement le Christ-Roi dans les conseils de leurs gouvernements et dans les relations sociales de leurs semblables » [5].
Cette fête est donc récente – elle a eu 100 ans en 2025 ce qui est peu si on la compare à celles de Pâque, de l’Ascension ou de Noël, des solennités qui nous viennent des temps patristiques. Elle est récente aussi au regard des deux fêtes de même type qui ont été instaurées au Moyen Âge : Trinité et Saint-Sacrement.
Mais il faut souligner surtout que cette fête du Christ Roi a été réinterprétée en profondeur par la réforme liturgique menée à la suite de Vatican II sous la vigilance attentive de Saint Paul VI. En l’intitulant « solennité du Christ Roi de l’univers », en la transférant du dernier dimanche d’octobre au dernier dimanche de l’année liturgique, la dernière réforme liturgique lui a donné la signification d’une célébration de la Seigneurerie du Christ ressuscité sur toute la création.
Il y a par ailleurs une cohérence profonde entre cette réinterprétation de la fête et l’appréciation renouvelée du rapport au monde qui s’exprime dans la Constitution conciliaire Gaudium et spes sur l’Église dans le monde de ce temps. Dans ce grand document, le Concile voulait s’adresser en effet à tous comme ceci apparait d’emblée au début du texte :
C’est pourquoi, après s’être efforcé de pénétrer plus avant dans le mystère de l’Église, le deuxième Concile du Vatican n’hésite pas à s’adresser maintenant, non plus aux seuls fils de l’Église et à tous ceux qui se réclament du Christ, mais à tous les hommes. À tous il veut exposer comment il envisage la présence et l’action de l’Église dans le monde d’aujourd’hui. Le monde qu’il a ainsi en vue est celui des hommes, la famille humaine tout entière avec l’univers au sein duquel elle vit.
Au-delà de cette adresse à l’ensemble de l’humanité et non aux seuls catholiques, le Concile exprimait alors une vision positive de ce monde que Dieu aime et veut sauver :
C’est le théâtre où se joue l’histoire du genre humain, le monde marqué par l’effort de l’homme, ses défaites et ses victoires. Pour la foi des chrétiens, ce monde a été fondé et demeure conservé par l’amour du Créateur ; il est tombé certes, sous l’esclavage du péché, mais le Christ, par la Croix et la Résurrection, a brisé le pouvoir du Malin et l’a libéré pour qu’il soit transformé selon le dessein de Dieu et qu’il parvienne ainsi à son accomplissement.
En réinterprétant la fête du Christ Roi, la réforme de Vatican II affirme donc à la suite de Gaudium et spes, que le Christ règne sur toute la création dans l’attente d’une victoire complète sur les forces du mal et sur la mort. En d’autres termes, cette fête doit se comprendre comme le déploiement sous une figure particulière, du grand mystère qui fonde la foi chrétienne et que l’assemblée proclame dans chaque célébration eucharistique :
Nous annonçons ta mort, Seigneur Jésus,nous proclamons ta résurrection,nous attendons ta venue dans la gloire.
Le Christ Roi est le crucifié qui a traversé les grandes eaux de la mort : sa couronne est le signe d’une victoire qui annonce la gloire du Royaume à venir. C’est pourquoi la solennité du Christ Roi de l’univers renvoie en profondeur à la Semaine Sainte et notamment à la procession des Rameaux et à la célébration de la Passion du Seigneur au Vendredi Saint.
Les Rameaux : l’intronisation du Christ Roi
Le jour des Rameaux est en effet une des célébrations majeures de l’année liturgique. Et la fréquentation des églises en ce jour particulier où l’on proclame le grand récit de la Passion, atteste une conviction populaire profonde : cet événement liturgique est de grande portée pour la foi. Par ailleurs, en inaugurant la Semaine Sainte, c’est-à-dire la grande retraite annuelle des catéchumènes et des fidèles, cette célébration constitue un porche d’entrée dans les célébrations de Pâques.
Le renouveau spectaculaire du catéchuménat des adultes depuis quelques années a redonné à la nuit pascale – et c’est particulièrement heureux - sa place centrale et unique de sommet de l’année chrétienne. Saint Jean-Paul II en avait souligné l’importance en invitant à ce que la nuit pascale retrouve « dans le cœur de tous — pasteurs et fidèles — son importance unique dans l’année liturgique, au point d’être vraiment la fête des fêtes » [6].
Parce que la Semaine Sainte célèbre le passage du Christ de la mort à la vie nouvelle, un passage auquel nous sommes rendus participants par les célébrations liturgiques, y compris par la liturgie des Heures qui se célèbre dans ce lieu, c’est elle tout entière qui offre la clé liturgique de la vie chrétienne comme le soulignait encore Jean-Paul II :
Parce que la mort du Christ en croix et sa résurrection constituent le contenu de la vie quotidienne de l’Église et le gage de sa Pâque éternelle, la liturgie a pour première tâche de nous ramener inlassablement sur le chemin pascal ouvert par le Christ, où l’on consent à mourir pour entrer dans la vie.
Voilà le grand programme de la Semaine Sainte : consentir à mourir pour entrer dans la vie que la résurrection du Seigneur apporte. Il s’agit bien de passer avec le Christ de la mort à une vie nouvelle. Il s’agit aussi de suivre le Christ qui passe par la croix pour communier à sa résurrection. Il s’agit enfin d’accueillir le Royaume que de toute éternité le Père a préparé pour son Fils.
Et ce programme se manifeste en premier lieu dans la procession qui inaugure cette célébration des Rameaux. Il s’agit de marcher ensemble, de se mettre en chemin derrière la croix du Christ qui conduit son peuple vers la victoire de Pâque. Sur ce point, c’est la réforme décidée par le Pape Pie XII en 1955, qui a redonné sa figure d’intronisation royale à cette procession des Rameaux. La liturgie chante son hymne au Roi, le fils de David :
Hosanna au fils de David !Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !Hosanna au plus haut des cieux ! [7]
Et dans sa concision, l’oraison de la bénédiction des rameaux souligne le lien entre la royauté du Christ et la dimension eschatologique de cette célébration :
Dieu tout-puissant, daigne bénir ces rameaux que nous portons pour fêter le Christ notre Roi : Accorde-nous d’entrer avec lui dans la Jérusalem éternelle.
En commémorant l’entrée de Jésus à Jérusalem, la procession des Rameaux est donc un symbole très fort : le roi de gloire, le Christ Roi de l’univers fait entrer le peuple de Dieu dans la Jérusalem éternelle. Derrière l’enchaînement des figures liturgiques apparaît comme en filigrane la prophétie de Zacharie :
Exulte de toutes tes forces, fille de Sion !Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem !Voici ton roi qui vient vers toi :Il est juste et victorieux, humble et monté sur un âne, un âne tout jeune.
La procession préfigure ainsi l’accomplissement en Christ de la prophétie de Zacharie. Elle renvoie à l’entrée du roi David dans la cité de Jérusalem, après la révolte et la mort d’Absalom (2 S 19, 9b-20,3). La Pâque de Jésus trahi par les siens se trouve ainsi éclairée par « la Pâque » de David trahi par son propre fils et qui pardonne à ceux qui l’ont trahi. Le roi triomphant est un roi pacifique qui apporte la paix définitive :
Ce roi fera disparaître d’Ephraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays » (Za 9, 9-10).
Et cette paix, qui n’est pas l’absence de conflit, mais la vie divine communiquée, c’est la croix qui en est la source, plus exactement, la vie donnée du Christ sur la croix, comme l’exprime Paul en s’adressant aux Éphésiens :
C’est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine. (…) Il est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin, et la paix à ceux qui étaient proches » (Eph 2, 14.18a).
Le Roi crucifié du Vendredi Saint
Des Rameaux, nous pouvons dès lors passer au Vendredi Saint. Chaque année, la célébration de la Passion et de la Croix qui a lieu dans l’après-midi ou la soirée, fait résonner et de manière quasi-théâtralisée, le grand récit de la Passion selon Saint Jean.
Au cœur de ce récit johannique si différent des autres récits évangéliques de la Passion, la rencontre de Jésus avec Pilate est l’un des sommets de la révélation de la divinité du Christ Roi. Dans le Prétoire, la question de Pilate : « Es-tu le roi des Juifs ? », donne en effet l’occasion à Jésus d’affirmer sa royauté devant le représentant des forces romaines occupant la Judée :
« Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. » Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi ». (Jn 18, 36-37a)
Cet étonnant dialogue dans lequel Jésus apparait comme un prisonnier qui parle d’égal à égal avec celui qui a le pouvoir de le faire mourir, constitue une forme de révélation. Jésus est bien celui qui accomplit la royauté davidique mais la signification de cette royauté est totalement renouvelée. Et l’enjeu est explicité par la déclaration de Jésus qui suis immédiatement :
Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. (Jn 18, 37b).
Il en va donc du témoignage que Jésus rend à la vérité. La figure du Christ Roi couronné d’épines, prisonnier de la haine, est désormais pour les croyants le signe de la vérité de sa filiation divine. Il y a là un véritable retournement de l’idée de royauté. Le fils de David déjà condamné par les puissants est le fils de Dieu, le témoin de la vérité d’un Dieu qui veut sauver toute l’humanité.
Cependant, au jour du Vendredi Saint, ce n’est pas seulement le récit de la Passion qui donne à entendre la révélation du Christ Roi. C’est par un geste extraordinaire que se manifeste la réponse des chrétiens à cette affirmation du Seigneur concernant sa royauté. En effet, le rite de l’adoration de la croix, qui consiste à venir s’agenouiller et embrasser la croix, dépasse la seule dévotion envers le crucifié. A ce moment, le chant d’une antienne est particulièrement expressif car il désigne la nature profonde de cet acte liturgique :
Ta croix, Seigneur, nous l’adorons, et ta sainte résurrection, nous la chantons : c’est par le bois de la Croix que la joie est venue dans le monde.
Rendue célèbre par la communauté de Taizé dans sa forme latine Crucem tuam, adoramus Domine… cette antienne désigne la foi pascale de l’Église par la formule « Et ta sainte résurrection, nous la chantons ». Là encore se manifeste le retournement que suscite le mystère chrétien. La croix est avant tout un signe de victoire, la victoire du ressuscité sur les forces de la mort. C’est ce que souligne le chant des impropères : « Moi dans ta main j’ai mis un sceptre, je t’ai promu peuple royal : Toi tu as placé sur ma tête la couronne d’épines ».
Il faut toutefois relever un aspect particulièrement significatif de l’histoire de ce rite de l’adoration de la croix. Le geste de l’adoration trouve son origine au IVe siècle, lorsque les chrétiens de Jérusalem rendaient un culte à la relique de la vraie croix découverte au début du siècle à l’instigation de Sainte Hélène, la mère de l’empereur Constantin. Or ces chrétiens du IVe siècle ont adopté le geste que les soldats romains adressaient aux insignes, les vexilla, qui faisaient partie des cortèges triomphaux célébrant des victoires militaires dans l’empire romain.
Cet enracinement historique éclaire donc le rite de l’adoration de la croix ou de la couronne d’épines : ce geste proclame la victoire du Christ Roi sur la mort et le péché. Si nous pouvons « adorer » la croix, c’est parce que « par sa mort, le Christ a vaincu la mort » comme aiment le chanter les chrétiens orientaux. Le Vendredi Saint est célébration de Pâque et pas seulement mémoire de la mort du Christ. La croix du Seigneur est source de salut. Le Vendredi Saint, l’Église célèbre le Christ Roi qui apporte le salut au monde.
Le Christ Roi dans le mystère de l’Incarnation
C’est un roi également que le cycle de la Nativité conduit à contempler. Nous sommes habitués depuis le Moyen Âge à considérer le cycle de la Nativité à partir de la naissance de Jésus à Bethléem. Noël évoque avant tout l’image de la crèche où l’on s’émerveille de ce bébé couché dans la paille entouré du Marie, de Joseph, des bergers et des mages, mais aussi des animaux.
Il n’en a cependant pas toujours été ainsi. Au milieu du Ve siècle, le Pape Saint Léon le Grand, aborde tout autrement le mystère de l’Incarnation :
Chrétien, prends conscience de ta dignité. Puisque tu participes maintenant à la nature divine, ne dégénère pas en venant à la déchéance de ta vie passée. Rappelle-toi à quel chef tu appartiens, et de quel corps tu es membre. Souviens-toi que tu as été arraché au pouvoir des ténèbres pour être placé dans la lumière et le royaume de Dieu.
Cette grande figure, l’un des quatre docteurs de l’Église latine, a apporté une contribution de première importance à l’élaboration de la doctrine de Chalcédoine qui confesse le Christ comme vrai Dieu et vrai homme. Ce texte qui fait partie de la liturgie des Heures de la fête de Noël rappelle donc le mystère du baptême par lequel les fidèles deviennent frères et sœurs du Verbe fait chair. Plus encore, par le baptême, les disciples de Jésus deviennent membres du Royaume dont le Christ Roi est la tête.
La fête de l’Épiphanie elle-même renvoie on le sait bien à cette thématique. Certes, le récit lucanien ne parle pas de rois mais de mages venus d’Orient. Cependant la tradition chrétienne a vu dans l’offrande des mages, un hommage rendu à la royauté de l’enfant pauvre couché dans la crèche. C’est ainsi notamment que le Pape Saint Grégoire le Grand commente l’épisode que nous rapporte l’évangile selon St Matthieu (Mt 2, 1-12) :
Les mages présentent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. L’or, en vérité, convient à un roi, l’encens était offert comme sacrifice à Dieu, avec la myrrhe on embaume le corps des défunts. Celui qu’ils adorent, les mages le proclament donc aussi par leurs présents mystiques, comme roi par l’or, comme Dieu par l’encens, comme mortel par la myrrhe [8].
On peut noter également qu’au lendemain de Noël, la liturgie célèbre le 26 décembre la belle figure de Saint Étienne. Tout dans le récit des Actes des apôtres concernant le premier des martyrs, et notamment son pardon accordé à ses bourreaux, oriente vers une identification entre le Christ et Étienne. Or l’antienne du cantique de Zacharie à l’office des Laudes rappelle à sa manière que la couronne du Christ Roi est aussi celle des martyrs : « Les portes du ciel s’ouvrent pour Étienne : il reçoit, le premier, la couronne des martyrs ». Dans sa liturgie, l’Église confesse par conséquent que non seulement les martyrs, mais tous les baptisés sont rendus participants de la victoire que le Christ a acquise par son mystère pascal. La couronne du Christ Roi est la couronne de tout chrétien.
Le mystère de l’Incarnation devient ainsi le pendant du mystère pascal. Le baptême fait participer à la Pâque ceux et celles que Dieu est venu rejoindre sur leurs routes en prenant la condition humaine. Le Christ Roi n’est pas seulement une dévotion particulière. Sa couronne est là pour rappeler que les baptisés sont rendus participants d’un mystère de communion avec la Pâque de celui qui a été crucifié, qui est ressuscité et qui siège à la droite du Père. L’Eucharistie et spécialement la communion eucharistique reçoit ainsi de l’année liturgique sa signification la plus profonde.
C’est pourquoi aussi, on doit mettre en lumière le lien entre ce mystère de communion et la fête de Pentecôte. Car c’est l’Esprit Saint qui est le maitre de la communion entre les êtres. La fête de Pentecôte ne peut être ramenée à la seule mémoire de l’événement rapporté dans les Actes des Apôtres, dans lequel l’Esprit se manifeste dans le vent et le feu. La fête de Pentecôte ne peut pas plus être identifiée à une fête de l’Esprit-Saint. Elle est la célébration du mystère de Pâques rendu agissant dans l’Église et le monde. C’est donc l’une des faces de la royauté que le Christ reçoit du Père.
Le Christ Roi à la lumière du récit du jugement dernier
Sur ce chemin à la suite du Christ Roi au long de l’année liturgique, il faut s’arrêter sur les Écritures que la liturgie donne à entendre pour la fête du Christ Roi. Conformément à la structure du Lectionnaire actuel de la messe, il y a trois ensembles de lectures, une pour chacune des trois années liturgiques. Il n’est pas possible de considérer ici l’ensemble de ces 12 passages scripturaires dont trois psaumes qui à eux seuls mériteraient notre considération.
Lors de l’année liturgique B, l’Évangile de Jean (Jn 18, 33b-37) donne à contempler la scène du dialogue avec Pilate où Jésus affirme solennellement que sa royauté « n’est pas de ce monde » (v. 36a) et donc, qu’elle ne se confond pas avec les pouvoirs terrestres que l’on défend par les armes (v. 36b).
L’année C fait entendre dans l’Évangile de Luc, l’épisode si touchant du bon larron (Lc 23, 35-43). La prière de ce bandit crucifié avec Jésus retentit tout au long de l’histoire comme le cri d’hommes et de femmes fautifs qui osent croire que rien n’est jamais perdu pour Dieu : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » (v. 42). La réponse de Jésus : « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis » (v. 43) est une promesse pour tous.
Mais c’est la grandiose fresque du jugement dernier au chapitre 25 de l’Évangile de Matthieu lu l’année A (Mt 25, 31-46) qui manifeste sans doute au mieux le sens de cette figure du Christ Roi.
« Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. (…) Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. (Mt 25, 31-34)
Les artistes du Moyen Âge ont été saisis ont inscrit ce récit dans la pierre des tympans de nos édifices, comme à Conques ou Autun. C’est comme s’ils voulaient nous dire que le Christ Roi n’est pas seulement un juge mais un frère en humanité. En effet dans ce récit, le Roi entré dans la gloire s’identifie à ceux qui sont dans la détresse :
Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !” (v. 35-36)
Dans les débats actuels qui marquent une société polarisée que traversent de multiples tensions, l’Évangile de Matthieu lu dans cette fête du Christ Roi vient rappeler qu’en régime chrétien, on ne peut séparer foi et éthique. C’est d’ailleurs ce que le Pape Léon XIV vient de rappeler avec force dans l’Exhortation apostolique Dilexit te :
76. (…) Les plus pauvres parmi les pauvres – ceux qui manquent non seulement de biens, mais aussi de voix et de reconnaissance de leur dignité – occupent une place spéciale dans le cœur de Dieu. Ils sont les préférés de l’Évangile, les héritiers du Royaume (cf. Lc 6, 20). C’est en eux que le Christ continue de souffrir et de ressusciter. C’est en eux que l’Église retrouve sa vocation à montrer sa réalité la plus authentique.
La fête du Christ Roi vient ainsi éclairer la signification de la condition humaine dans les temps actuels. Dans une société qui exalte les performances au risque de tomber dans l’idolâtrie, la figure du Christ Roi couronné d’épines invite à la recherche d’un juste exercice du pouvoir et à une bonne distance à l’égard des capacités humaines. Tout ce qui est possible à l’homme grâce au développement de nos technologies n’est pas automatiquement souhaitable.
L’enjeu d’une telle approche est évidemment décisif pour les relations entre les personnes et les groupes humains. La demande de la mère des fils de Zébédée au chapitre 20 de l’Évangile selon St Matthieu est sur ce point révélatrice de la méprise à laquelle la notion de pouvoir royal peut conduire : « Ordonne que mes deux fils que voici siègent, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ton Royaume » (Mt 20, 21). A cette demande d’une mère qui veut le bien pour ses fils, Jésus répond en recourant au langage eucharistique : « Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? » (Mt 20, 22). Et il précise qu’il n’a pas le pouvoir d’accorder ce qui est demandé : « vous boirez ma coupe ; quant à siéger à ma droite et à ma gauche, il ne m’appartient pas d’accorder cela, mais c’est pour ceux à qui mon Père l’a destiné » (Mt 20, 23). Ce passage de l’Évangile de Matthieu ne peut être compris sous le seul mode d’une exhortation à la modestie. Avec le récit du jugement dernier du chapitre 25 du même Évangile de Matthieu, il montre que le disciple du Christ est maître dans le Royaume lorsqu’il se fait serviteur : « C’est ainsi que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude » (Mt 20, 28).
Le Christ Roi est par excellence une figure de serviteur. C’est bien ce mystère que l’Église chante le dimanche en reprenant des mots venus des premières générations chrétiennes et transmis par l’apôtre Paul dans la lettre aux Philippiens :
Le Christ Jésus (…) devenu semblable aux hommes (…) s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom (…) afin que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père (Ph 2).
Conclusion
En entretenant la mémoire du mystère de l’incarnation et du mystère pascal, celle de la victoire du Christ Roi sur les forces du mal et sur la mort et celle de l’Esprit-Saint répandu dans les cœurs et qui sanctifie les disciples du Christ, l’année liturgique est donc bien un lieu central où se manifeste la royauté du Christ, ce Christ Roi de l’univers que célèbre la fête qui, à la fois, clôt et relance le temps liturgique.
Suivre la figure du Christ Roi au fil de l’année liturgique est en définitive très éclairant pour une juste compréhension du rapport que la liturgie invite à entretenir avec nos désirs de pouvoir. La liturgie replace la nécessité de l’autorité et donc d’un exercice du pouvoir dans la relation au crucifié et en même temps sous l’horizon du Royaume à venir. Cette configuration au Christ couronné non seulement d’épines mais aussi de gloire, est un don à recevoir par le baptême et les sacrements, mais aussi par la prière comme le rappelle la belle confession du larron : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » (Lc 23,42).
Le triomphe du crucifié n’est pas à la manière des succès mondains. Il n’est même pas la revanche des oubliés de l’histoire bien qu’il puisse être une source d’espérance pour ceux que les épreuves de la vie ont brisé. En accomplissant le mystère de la rédemption, la Pâque du Fils instaure le « règne sans limite et sans fin », le « règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix » que chante la préface du Christ Roi. Le royaume est à venir mais il est aussi déjà parmi nous.
F. Patrick Prétot, osb
Institut Supérieur de Liturgie
Faculté de théologie
Institut Catholique de Paris
Introduction à la conférence
Diffusion en direct sur KTO télévision et France Culture.
[1] Paul CLAUDEL, ’’Le chemin de la croix’’, Paris, Librairie de l’art catholique, 1914.
[2] « Voici que s’ouvrent pour le roi », Cote Secli : HA 96-3, texte : Didier Rimaud ; musique : Jacques Berthier, Studio SM, CNPL.
[3] « Qui es-tu, Roi d’humilité ? », texte : Didier RIMAUD ; musique : Jo AKEPSIMAS, Cote Secli : FP231 / F23, Studio SM.
[4] Cf. PIE XI, Encyclique Qua primas du 11 décembre 1925, texte disponible sur le site du Vatican, http://www.vatican.va.
[5] Présentation de l’encyclique Quas Primas, NRT 53, 1926, p. 161.
[6] JEAN-PAUL II, Lettre pour le 25e anniversaire de la Constitution conciliaire sur la liturgie, 4 décembre 1988.
[7] Missel Romain, ibid. ; texte latin : « Hosanna filio David : benedictus qui venit in nomine Domini, Rex Israel : Hosanna in excelsis ».
[8] GRÉGOIRE LE GRAND, Homélies sur l’évangile, Homélie X, 7, SC 485, p. 253 sv.