Conférence de carême de Notre-Dame de Paris : “Spiritualité et Politique du Règne”
Le dimanche 29 mars 2026, le père François Odinet, prêtre du diocèse du Havre, normalien, docteur en théologie, enseignant en théologie pratique aux Facultés Loyola Paris, a donné la sixième et dernière conférence du cycle “La Couronne d’épines à Notre-Dame : « Voici votre Roi ! ».
François Odinet, prêtre du diocèse du Havre, normalien, docteur en théologie, enseignant en théologie pratique aux Facultés Loyola Paris. Aumônier général du Secours Catholique (Caritas France). Dernier ouvrage publié : Maintenant, le Royaume, DDB, 2024.
« Mon royaume n’est pas de ce monde. » (Jn 18, 36)
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Texte de la conférence
Reproduction papier ou numérique interdite. Les conférences ont été publiées, avec les références et les notes, dans un livre aux Éditions Saint-Léger.
1. L’espérance crucifiée
Mon Dieu je crie vers Toi.Regarde !Ils se réjouissent de la souffrance des malheureux.Mais je le sais qu’un jourla Justice divine se manifestera.Vois Seigneur, tout le monde tape sur mes cicatrices.Je sais que tout cela ce sont des épreuves de la foi.C’est le Seigneur qui se charge de faire justice.J’attends, j’attends dans mes larmes et ma solitude.Je suis sûre que le Seigneur va m’aider.C’est Lui qui se charge de faire justice.
La Bible dit : une mère est joyeuse avec ses enfants !Mais moi, on m’a enlevé mes enfants.On a fait éclater ma famille.On dit que j’ai abandonné mes enfants,mais c’est eux qui les ont arrachés de mes bras.Mon cœur est déchiré, arraché de ma poitrine.Je crie dans le silence.Je prie, je ne peux pas dire que je jeûne :parce que toute l’année je mange juste un peu de pain.Les pauvres, on les oublie : elle est où la justice ?Venez voir chez moi !Elle est où la justice ?Je suis découragée [1].
En ce dimanche des Rameaux, nous entendons retentir dans cette cathédrale le cri du Messie, le cri d’un homme qu’on a couronné d’épines : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27,46). Or ce cri douloureux n’est pas isolé dans l’histoire. D’autres hommes, d’autres femmes, en grand nombre, ont crié et continuent à crier, clamant simultanément leur espérance invincible et leur désespoir d’être abandonnés par Dieu. Ils continuent à espérer que Dieu fasse justice, que la paix et la joie promises leur soient données. Pourtant, tels des mirages, ces perspectives ne cessent de leur échapper et de reculer.
Les mots que nous venons d’entendre ont été prononcés par Marie-Noëlle Nachard, une femme qui vit à Paris, dans un petit local situé au rez-de-chaussée d’un immeuble. Marie-Noëlle Nachard crie et proteste contre l’oubli de Dieu et des humains, en même temps qu’elle affirme sa certitude que la justice de Dieu finira par agir. Lorsqu’on lit ses autres poèmes, recueillis par une amie, on perçoit mieux de quelle nature est cette justice qu’elle attend. Il ne s’agit pas une vengeance qui tomberait sur ceux qui ne parviennent pas à l’entendre, mais simplement du fait que ses droits soient respectés, à commencer par l’obtention d’un logement digne.
Les personnes qui ressemblent à Marie-Noëlle Nachard doivent se battre quotidiennement pour affirmer leur dignité, pour s’orienter dans des labyrinthes kafkaïens, pour transformer en lieux habitables les non-lieux où elles se trouvent confinées. Lire les évangiles en leur compagnie, comme nous essayons de le faire au Secours Catholique, dans le Réseau Saint-Laurent et en bien d’autres lieux, c’est découvrir leur proximité avec tant de personnages bibliques éprouvés par la maladie, la souffrance, la pauvreté. Alors, dans l’écho entre leur existence aujourd’hui et ces nombreux personnages évangéliques, apparaît un aspect du ministère de Jésus. Quoique centrale, cette conviction ne vient en pleine lumière qu’en compagnie des personnes précarisées : Jésus annonce le Royaume de Dieu aux pauvres, à ceux qui sont les plus écrasés. Prendre au sérieux la prière des personnes précarisées nous invite alors à chercher, avec elles, où et quand le Royaume s’approche enfin.
2. Retour aux Écritures
Si l’on en croit les évangiles synoptiques – les évangiles de Matthieu, Marc et Luc –, il ne fait aucun doute que l’axe central de la prédication de Jésus a consisté en ceci : annoncer la proximité du Royaume de Dieu. Il faut le répéter, car nous nous sommes parfois habitués à penser que Jésus était venu avant tout pour parler de lui-même : l’approche du Royaume oriente la totalité de son ministère.
Nous lisons ainsi la déclaration inaugurale que lui prête l’évangéliste Marc : « Le temps est accompli, convertissez-vous, car le Royaume de Dieu a commencé à s’approcher » (Mc 1,15). Dans cette phrase, deux termes demeurent mystérieux. D’abord, en quoi consiste ce Royaume nouveau ? Ensuite, que recouvre cette approche, cette proximité du Royaume ? La difficulté, c’est qu’on ne peut définir les deux termes indépendamment l’un de l’autre : il ne nous est pas possible de caractériser le Royaume, avant d’expliquer comment il s’approche. Bien au contraire, c’est l’expérience de cette approche qui donne au Royaume son contenu. Puisque les Écritures n’offrent pas de définition exacte de ce Royaume, il nous faut partir de cette approche, telle que nous en faisons l’expérience.
2.1. Un Royaume pour les pauvres
Précisément, que voyons-nous dans les évangiles ? Les pauvres et les malades, d’ordinaire cachés par la honte qu’engendre leur situation, s’exposent et accourent à Jésus. Les signes, opérés par Jésus en leur faveur, manifestent comment s’approche le Royaume, et plus encore montrent que le Royaume s’approche effectivement, c’est-à-dire que, dès maintenant, il entre dans le cours ordinaire du temps et recompose notre monde. Les guérisons manifestent la compassion de Dieu, qui justifie l’espérance des pauvres et des souffrants ; les repas que Jésus prend avec les pauvres et les pécheurs mettent en acte une réconciliation qui défie les frontières. Face à cette transformation de leur réalité, les pauvres, les lépreux, les aveugles expriment joie et action de grâce.
Le rapport qu’entretiennent les derniers de ce monde avec le Royaume qui s’approche est double. D’une part, le Royaume de Dieu s’approche au milieu des pauvres et des exclus, si bien que ceux-ci sont les bénéficiaires directs de sa venue. D’autre part, eux qui n’avaient pas droit à la parole acquièrent un nouveau statut : ils s’avèrent les témoins les mieux qualifiés pour reconnaître que Dieu accomplit les promesses de ses prophètes, celles d’une miséricorde qui transforme l’histoire humaine, concrètement.
2.2. Un Royaume scandaleux
À cause de la place que tiennent les pauvres dans le ministère de Jésus, celui-ci fait scandale et suscite des conflits d’interprétation. Le Royaume de Dieu peut-il décevoir les docteurs en religion, alors qu’il enthousiasme les prostituées ? Le Royaume de Dieu peut-il signifier la libération des captifs, tout en dévoilant combien les savants sont emprisonnés ? L’approche du Royaume remet en question les pouvoirs politiques, économiques et religieux de l’époque. Ceux-ci s’inquiètent de voir comment s’approche le Royaume : non par un scrupuleux accomplissement de la Loi, ni par une composition savante avec les pouvoirs en place, et sans même que le culte du Temple occupe une place centrale.
Nous comprenons alors en quoi le Royaume annoncé par le Christ n’est « pas de ce monde » – c’est ce que Jésus répond à Pilate qui l’interroge (Jn 18,36). Il est facile de mésinterpréter cette affirmation en reportant le Royaume au « ciel », c’est-à-dire après la mort. On imagine alors que, si le Royaume n’est pas de ce monde, c’est qu’il appartient à un « autre monde », ce que Nietzsche aura tôt fait de dénoncer comme un « arrière-monde » qui ne s’embarrasse guère du rapport avec la réalité. Mais justement, tout dans le ministère du Christ montre qu’il est loin de se réfugier dans un « arrière-monde » : il prend au sérieux l’espérance des pauvres, la souffrance des malades, l’exclusion des lépreux… Il dénonce avec force la manière dont les hommes religieux de son époque s’accommodent du pouvoir de l’argent, tout en masquant leurs intentions derrière de pieux raisonnements. Voilà qui ne ressemble en rien à l’attitude d’un homme qui annonce un « autre monde », mais qui renvoie en tous points à une radicale transformation du monde que nous connaissons.
Il n’est donc pas juste d’affirmer que le Royaume n’est pas encore de ce monde, et qu’il faut le reporter au futur. Au contraire, le Christ témoigne que le Royaume est en train, actuellement, d’entrer dans notre monde, de le travailler et de le refaçonner. Dès lors, si le Royaume n’est « pas de ce monde », c’est simplement qu’il institue un ordre qui inverse tous les ordres de ce monde. Le Royaume n’est pas de ce monde, parce qu’il n’est complice d’aucun ordre du monde : aucun ordre politique, aucun ordre économique, et même aucun ordre ecclésial.
2.3. La couronne d’épines, signe du Royaume
C’est pourquoi la figure du Christ couronné d’épines manifeste l’approche du Royaume exactement là où celui-ci est attendu : là même où la souffrance écrase, là où la violence ne laisse aucun recours – même pas celui de la vérité, parce que cette violence peut compter sur le secours de récits édifiants, qui masquent la réalité des morts et de l’injustice. Jésus, après avoir annoncé le Royaume au contact des très pauvres et à leurs côtés, devient alors l’un d’eux.
Couronné d’épines puis crucifié, le Christ porte l’espérance des pauvres, après bien d’autres persécutés, après bien d’autres exclus et opprimés, et avant bien d’autres encore. Sur la croix, Jésus cite un psaume (Ps 22/21,2), en une formule qui tient autant du reproche que de l’appel : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Jésus se plaint, mais cette plainte est encore une prière, un appel qui se raccroché à la bonté de Dieu. Aujourd’hui comme hier, beaucoup de pauvres et d’exclus s’adressent à Dieu et l’appellent, même si la prière des pauvres est souvent ignorée des Églises. Régulièrement, comme dans les mots de Marie-Noëlle Nachard, leur prière émerge au point de rencontre du désespoir et de l’espérance. Ils attendent que le Royaume vienne enfin et, lorsqu’il s’approche, ils savent en reconnaître la saveur et la célébrer.
3. La consistance politique du Royaume
Comme l’écrivait le dominicain Herbert Mc Cabe : « L’action de Jésus, bien que non politique, et son enseignement, qui ne l’est pas davantage, a eu de facto des effets politiques. Il était un agitateur dans une société instable . » L’accusation qui pèse sur Jésus lors de son procès, celle qui le conduit à porter la couronne d’épines, est bien d’ordre politique autant que religieux. Si ses adversaires multiplient les faux témoignages, ils ne se trompent pas sur le cœur de l’accusation : c’est au nom du Royaume que le Christ est mis en procès, condamné et crucifié.
Nous l’avons compris : la dimension politique du Royaume n’est ni adventice ni superflue : elle s’avère constitutive de l’annonce du Royaume par le Christ. Et pourtant, les Écritures n’offrent pas de définition du Royaume – puisque, par principe, il échappe à nos définitions. Elles n’offrent pas non plus de programme politique prêt à l’emploi, puisque l’Évangile du Royaume ne rentre dans aucun cadre politique existant.
3.1.Un rassemblement
Le Royaume de Dieu se présente d’abord comme un rassemblement : c’est sensible dans bien des paraboles de Jésus, autant que dans son agir (Lc 14,16-24). Cela s’avère déjà original, puisque le rassemblement pourrait n’être tenu que comme un moyen de la politique ; dans l’optique évangélique, c’est au contraire son but. En appelant douze apôtres qui rappellent les douze tribus d’Israël, Jésus montre que le rassemblement du peuple appelé par Dieu a commencé. Après Pâques, les premiers chrétiens comprendront que l’Esprit du Christ ouvre ce rassemblement à toutes les nations. Cet horizon d’universalité demeure provocant pour une humanité qui ne semble capable de se concevoir qu’en segments concurrents les uns des autres.
Toutefois, nous ne parlons pas de n’importe quel rassemblement : celui-ci s’opère selon un mode bien particulier. Il se fait, non pas autour des rois ni des dignitaires religieux, mais autour des plus pauvres. C’est en cela que la venue du Royaume est une véritable reformation de ce monde, celle qu’aucun pouvoir humain ne réalise pleinement. Tout pouvoir, en effet, tend à produire de l’exclusion – or c’est précisément au milieu des exclus que s’approche le Royaume. Le rassemblement qu’opère la venue du Royaume se réalise, non pas du premier aux derniers, mais des derniers jusqu’aux premiers. La promesse déstabilisante de ce rassemblement, c’est qu’il y a ici de la joie, non seulement pour les derniers qui deviennent premiers, mais aussi pour les premiers qui se laissent replacer à la suite et à l’école des derniers.
Les théologiens de la libération ont thématisé ce renversement en parlant d’une « option préférentielle pour les pauvres », qu’on traduirait mieux en « choix prioritaire des pauvres ». C’est un appel à voir et à transformer le monde commun depuis le « lieu » des pauvres et dans leur perspective. Cela suppose de renoncer à les ignorer. Le fait que la Bible se scandalise de la violence et de la misère nous rappelle qu’il s’agit de phénomènes qui n’échappent nullement à la responsabilité humaine : c’est en ces lieux que l’approche du Royaume convoque l’humanité entière.
Ce mode particulier de rassemblement (des derniers jusqu’aux premiers) explique un paradoxe : le rassemblement opéré par la venue du Royaume s’avère irrémédiablement clivant. Certains ne manqueront pas d’interpréter cette promesse de rassemblement comme une menace dangereuse, parce qu’elle s’oppose à divers intérêts auxquels nous sommes attachés. C’est pourquoi la venue du Royaume provoque des persécutions incessantes, comme celle qui a frappé le Christ.
3.2. Un agir partagé
Mais concrètement, que signifie ce rassemblement autour des derniers ? Il implique que les plus précaires quittent la position d’exclus, c’est-à-dire que l’histoire cesse de s’écrire sans eux ou loin d’eux. Cela signifie que le simple exercice de la charité ne suffit en rien à accueillir le Royaume. On peut être prisonnier des dispositifs d’aide, qui sollicitent votre capacité à cocher les cases de l’aide plutôt qu’à habiter l’histoire comme un sujet. Maintenir les « derniers » en tant que bénéficiaires de la charité, c’est en réalité les inclure tout en les maintenant dans l’exclusion.
Sur ce point, les évangiles nous apprennent quelque chose de précieux : ils mettent en scène la force des pauvres, ou des derniers. Ce qui déstabilise les disciples, ce n’est pas la misère des uns ou la lèpre de certains, mais plutôt leur force. Les disciples constatent que les pauvres franchissent les barrières, et viennent jusqu’à Jésus. Jésus ne cesse de briser le cercle que ses disciples forment autour de lui, afin de rendre possible la rencontre avec les plus pauvres, et de reconstituer sa communauté autour d’eux.
Dans ce contexte, le rassemblement qu’opère la venue du Royaume s’opère à travers un agir partagé, c’est-à-dire la possibilité pour toute vie humaine de contribuer à l’histoire commune. Il ne s’agit pas de constituer certains en acteurs et d’autres en récipiendaires, mais de partager l’agir même qui constitue les échanges économiques, les relations sociales, la communauté politique et la communion spirituelle. Je propose de caractériser cet agir partagé en trois temps. D’abord par l’enjeu économique d’un travail partagé. Ensuite par la dimension politique d’une autorité partagée. Enfin par la célébration partagée de ce Royaume qui vient.
3.3. L’enjeu économique : travail et contribution à l’histoire commune
Le Royaume de Dieu n’a pas d’autre matière que le monde. Il consiste à transformer celui-ci : l’approche du Royaume, c’est la conversion du monde. L’enseignement social de l’Église catholique, ainsi qu’une longue tradition des Églises protestantes, valorisent le travail comme participation de l’être humain à la conversion du monde en Royaume.
L’enjeu du travail, c’est que tous puissent contribuer à l’édification d’un monde commun. Voilà qui demande de sortir d’un double malentendu. Le premier pèse sur le statut des plus précaires : nous croyons qu’ils demandent à recevoir ; pourtant, au quotidien, ils agissent et cherchent à déployer leurs capacités créatrices . Le second malentendu porte sur le statut du travail : soit les personnes précarisées en sont privées, soit elles sont cantonnées à des formes de travail particulièrement aliénantes. Nous vivons à un moment d’atomisation, de perte de sens et de marchandisation de ce travail. Pourtant, travailler, ce n’est pas forcément consentir à sa propre déshumanisation. Ainsi, diverses personnes en précarité interprètent leurs engagements dans la vie associative, voire leurs actes quotidiens de résistance, comme un véritable travail . Elles ont raison : elles contribuent à la transformation du monde.
L’accueil du Royaume suppose que nous puissions envisager les échanges économiques comme la matière d’un agir partagé, où le travail permet à chaque personne d’apporter sa contribution à l’édification de ce monde commun. Rien qu’en France, l’existence d’entreprises à but d’emploi tout comme la possibilité que des personnes précarisées deviennent bénévoles – et non seulement bénéficiaires – dans diverses associations, témoignent que le travail partagé pour contribuer à une histoire commune ne mérite pas d’être cantonné à l’utopie.
L’approche du Royaume de Dieu ne nous appelle pas à concevoir un monde sans travail, mais un monde sans aliénation. Du reste, s’il faut travailler la terre sans la martyriser, s’il faut inventer des modes de production plus sobres, qui n’épuisent pas les ressources comme le font les calculateurs nécessaires au déploiement de l’intelligence artificielle, nous aurons besoin de travail. La question demeure : sera-t-il un lieu de création partagée ?
3.4. L’enjeu politique : l’autorité des voix
La recomposition autour des pauvres marque à quel point la venue du Royaume est indissociable de la question de l’autorité. Que le Christ soit couronné au moment où il est jugé puis crucifié est certes ironique. Toutefois, comme souvent dans les évangiles, l’ironie révèle une vérité fondamentale : c’est en étant placé au dernier rang de l’histoire humaine que le Christ est couronné. Souvenons-nous que les plus pauvres ne sont pas seulement ceux qui bénéficient de la venue du Royaume, mais aussi ceux qui s’avèrent qualifiés pour la reconnaître. En effet, ce qu’ils subissent leur donne une connaissance du monde, de l’humanité et de Dieu qui leur permet d’identifier l’approche du Royaume.
Dès lors, reconnaître la venue du Royaume suppose une réelle écoute des personnes ou des groupes que nous laissons à la marge de notre monde. Sans ces personnes, sans leurs voix, le Royaume demeure une grandeur abstraite. Si les Églises parlent du Royaume de façon tellement lointaine, sans évoquer son contenu, c’est peut-être à cause de la distance que beaucoup de leurs communautés entretiennent avec les plus précaires. Ceux-ci sont conçus comme des bénéficiaires de services, mais jamais comme des sujets de discernement et d’engagement dans l’histoire.
Or l’écoute de leurs voix fait partie constitutive de la définition d’une politique : c’est une condition nécessaire pour un rassemblement effectif. Dans Dilexi te (§ 81), le pape Léon XIV écrivait : « Si les hommes politiques et les professionnels n’écoutent pas [les pauvres], la démocratie s’atrophie, devient un nominalisme, une formalité, perd de sa représentativité, se désincarne en laissant le peuple en dehors, dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son destin ». Et le pape d’ajouter aussitôt avec réalisme : « Il en va de même pour les institutions de l’Église. » C’est vrai, en effet, des autorités ecclésiales, chargées d’enseigner le mystère du Christ et de gouverner les communautés : elles ont besoin d’entendre l’autorité des pauvres pour accueillir effectivement le Royaume qui vient.
Ce que Léon XIV pointe ici, pour toute structure d’autorité, c’est l’enjeu d’une délibération attentive à ce qui vient des voix les plus précarisées. Sans cette écoute des voix, ce sont des vies, voire des peuples, qui disparaissent de l’horizon commun. Précisions bien que la parole des personnes précarisées ne fait pas taire tout autre autorité. Elle convoque plutôt chaque autorité à la vérité sur son rôle dans l’histoire, en l’invitant ainsi à la conversion. Reconnaître l’autorité des voix précarisées, c’est créer les conditions d’un dialogue entre voix et entre pensées de statuts différents.
3.5. L’enjeu spirituel : célébrer la venue effective du Royaume
Il nous est facile de constater que le monde n’est pas encore transformé, et que la répartition du pouvoir n’est pas au bénéfice des derniers, tant s’en faut. Pour autant, cheminer avec des personnes précarisées ne nous conduit pas seulement à constater que leur espérance est souvent déçue. Bien au contraire, ce chemin nous invite à détecter l’approche réelle du Royaume, et surtout à la célébrer. Pour étonnant que cela paraisse, les personnes précarisées sont les premières à célébrer la venue effective du Royaume.
Le Christ, par exemple, la célèbre par des repas, lors desquels le choix des invités défie la compréhension de beaucoup. Pour cette raison, le ministère de Jésus est marqué par la joie, au point que ses contemporains s’en étonnent (cf. Lc 7,31-35). La venue du Royaume fait entrer dans notre monde la joie de Dieu, et souvent dans des proportions que nul ne perçoit loin des très pauvres. Bien entendu, dans la vie des plus précaires, l’injustice abonde, les divisions, la fatigue, le désespoir aussi. Et pourtant, contempler la venue du Royaume nous interdit tout misérabilisme, et nous appelle à assumer en même temps une soif brûlante de justice et de paix, et la joie de célébrer le Royaume déjà proche. Car les plus précaires savent se réjouir de la fraternité vécue, du soutien mutuel, de leur famille lorsqu’elle est réconciliée, de la fidélité de Dieu qui continue à les soutenir. C’est pourquoi l’accueil du Royaume n’a rien d’une simple attente, pas plus qu’il ne se résume à l’endurance à travers l’épreuve.
« Il n’y a pas deux histoires », répétait Gustavo Gutiérrez, pionnier de la théologie de la libération. Il n’y a pas d’un côté l’histoire spirituelle – l’histoire du salut – et, de l’autre côté, l’histoire profane, celle de l’économie et de la politique. Notre manière d’habiter la liturgie marque très bien comment nous nous rapportons au Royaume. Est-ce que nous célébrons un salut abstrait, qui relève d’une « histoire sainte » déconnectée de la politique, de l’économie, de la culture environnante ? Ou est-ce que nous célébrons l’histoire du salut qui vient là où il y a besoin de guérison, de libération, de relèvement, de réconciliation et de justice ?
Cette dimension spirituelle, inséparable de l’histoire réelle, est absolument nécessaire pour nommer le Royaume. En effet, célébrer la venue du Royaume, c’est reconnaître qu’elle dépasse nos forces humaines, même si celles-ci sont requises à la conversion. En d’autres termes, nos conversions participent à un mouvement qui nous dépasse, et que nous ne pouvons achever par nous-mêmes. Ce n’est pas nous qui construisons le Royaume, c’est lui qui nous appelle. Célébrer sa venue, c’est témoigner du dynamisme propre au Royaume de Dieu, qui sollicite tant de conversions mais ne se réduit à aucune.
4. L’Église et le Royaume
L’approche du Royaume constitue une provocation pour les Églises chrétiennes à un triple titre – outre l’invitation à resituer la liturgie par rapport au Royaume. Cette approche interroge d’abord le langage du salut ; elle rappelle aux Églises le caractère dangereux de leur existence ; elle invite enfin les Églises à s’interroger sur leur propre rôle politique.
4.1. Comment sommes-nous sauvés ?
Nous nous sommes habitués à répéter que la croix du Christ nous sauve, parce qu’elle nous rachète de nos péchés : la fidélité humaine du Christ exprime et permet l’absolue réconciliation de Dieu avec l’humanité. Cette conception du salut est importante dans la tradition des Églises chrétiennes, mais ne dit pas le tout du salut, notamment parce qu’elle passe sous silence le ministère du Christ. Lorsque Jésus va de village en village pour annoncer le Royaume de Dieu, le salut qu’il présente n’est pas d’abord sa personne, mais bien le Royaume qui s’approche en libérant l’humanité des puissances qui l’écrasent. Ce qui s’avère salvifique, en tout premier lieu, ce sont les paroles et les gestes qu’accomplit Jésus pendant son ministère, parce que ses paroles et ses gestes attestent la présence effective du Royaume. En d’autres termes, le Royaume de Dieu est le nom, le contenu du salut que le Christ envisage. Le salut, c’est de pouvoir accueillir le Royaume pour qu’il transforme notre histoire.
Si nous parlons uniquement du salut des pécheurs, nous laissons de côté la souffrance des victimes de notre histoire, comme si elle n’importait pas à Dieu. Or l’annonce du Royaume par le Christ nous montre exactement le contraire, tout comme le récit de l’Exode ou les interpellations des prophètes : en réalité, la souffrance injuste, la misère, l’exclusion, l’oppression, importent à Dieu et sont l’enjeu du salut. C’est parce que Dieu sauve les victimes de l’injustice, qu’il peut pardonner aux coupables d’injustice – et non le contraire.
Si la mort du Christ nous sauve, c’est dans la mesure où le Christ choisit d’aller « jusqu’au bout » (Jn 13,1) de sa mission. Sa mort ne fait pas obstacle à la venue du Royaume dont Jésus garde l’espérance. Il manifeste celle-ci lors de son dernier repas : « Je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu » (Mc 14,25). Plus encore, l’exaltation du Christ et l’envoi de l’Esprit confirment son ministère ; ils ouvrent la porte du Royaume à toute l’humanité.
4.2. L’Église, un corps politique
Comme l’écrivait le théologien Maurice Vidal, « il n’y a pas de Royaume de Dieu sans peuple où Dieu est roi. Le peuple de Dieu n’est pas seulement, ni même d’abord, l’instrument de la venue du Royaume. Il en est le résultat, le contenu humain de paix et de fraternité . » Ce qui singularise le peuple de Dieu, ce n’est pas d’abord le fait qu’il parle de Dieu – d’autres le font ! C’est sa constitution qui s’avère tout à fait singulière : il est rassemblé autour d’une pierre rejetée par les bâtisseurs, le Christ crucifié, et il reconnaît en elle la pierre d’angle (Ac 4,11-12). Cela requiert un acte de foi au « Dieu qui donne la vie aux morts et qui appelle à l’existence ce qui n’existait pas » – comme on le lit dans la lettre aux Romains (4,17). Aucun autre peuple, à ma connaissance, ne met sa gloire dans le fait d’être fondé autour d’un homme rejeté, calomnié, flagellé et crucifié. L’œuvre de Dieu se reconnaît à ce que Dieu justifie cet homme-là : c’est bien lui, le Messie, l’envoyé de Dieu, et sa mort comme son ministère signent le lieu du monde où commence le Royaume.
L’Église est fidèle à son mode de constitution lorsque ses communautés se constituent et se reconstituent autour des pierres rejetées, faisant d’elles les pierres d’angle des constructions. Un seul est pierre d’angle, indéniablement – mais sa présence se diffracte à travers tant et tant de pierres méprisées, fracturées, rejetées. La fidélité au mode de constitution de l’Église génère ce que le théologien Johann Baptist Metz nommait une « mémoire dangereuse ». En effet, cet acte de mémoire – notre pierre d’angle est la pierre rejetée – est fondamental pour définir l’Église. Il reste dangereux, dans la mesure où il requiert une conversion permanente.
On a tort, donc, si l’on se limite à qualifier le rôle politique de l’Église à partir de son enseignement sur les questions économiques, sociales ou politiques ; ou encore à partir de telle institution qui a une orientation sociale. C’est par sa constitution même que l’Église est sacrement du Royaume qui vient. Reconnaissons que notre expérience ordinaire des communautés ecclésiales peut démentir cette conviction : elles paraissent ressembler à bien d’autres communautés affinitaires comme notre monde en connaît. C’est ici que la mémoire du mode de constitution de l’Église demeure dangereuse : elle est pour notre Église, et pour toute Église, une urgente invitation à la conversion.
4.3. Mission et diaconie
Le pape Léon XIV a valorisé dans Dilexi te la créativité des chrétiens dans l’engagement avec les plus précaires qui, en effet, n’a pas fait défaut dans l’histoire du christianisme. Elle continue, si nous voulons bien y prêter attention, à caractériser l’engagement des Églises dans la diaconie : pensons aux formes diverses d’habitat partagé, à l’attention prêtée au recueil et à la valorisation des paroles des personnes en précarité, pensons à l’attention accordée à leurs pratiques spirituelles. À travers tout cela, nous voyons comment notre Église peut se présenter comme un corps capable de créativité face aux formes de marginalisation qui ne cessent d’évoluer. Elle s’est avérée capable, sur divers continents, de porter une parole courageuse face à des pouvoirs qui écrasent la liberté humaine, ou qui réduisent l’être humain à un acteur de production et de consommation.
Voilà qui interroge le rôle politique des Églises. En effet, si le pardon des péchés constitue l’axe de la mission ecclésiale, alors celle-ci se concentre sur la catéchèse et la liturgie. Si en revanche le salut est en premier une libération du mal subi, alors l’engagement des Églises dans la diaconie s’avère tout aussi central que la prière ou l’annonce de l’Évangile. La question qui demeure douloureuse est de savoir pourquoi cette diaconie ecclésiale est devenue un domaine à part dans la vie de bien des communautés chrétiennes. Voilà qui interroge notre capacité à discerner la venue du Royaume. Nous pouvons certes l’affirmer en principe, et la célébrer dans notre liturgie – nous avons raison de le faire. Mais discerner l’approche effective du Royaume ne pourra advenir sans écouter les voix des personnes en précarité, ni sans partir des pratiques de diaconie effectives. Il y a même davantage : s’il est vrai que le Royaume de Dieu s’avance parmi les plus précaires, alors ce que nous annonçons et célébrons ne se découvre vraiment qu’avec eux et parmi eux, en prêtant nos voix et nos corps à leur combat, et en apprenant à tressaillir de leur espérance.
Introduction à la conférence
Diffusion en direct sur KTO télévision et France Culture.
[1] Marie-Noëlle NACHARD, Prières et cris d’en bas, Paris, Salvator, 2024, p. 33-34.