Conférence de carême de Notre-Dame de Paris : “Règne de Dieu et royauté de Jésus dans le Nouveau Testament”

Le dimanche 8 mars 2026, le père Éric Morin, Vicaire épiscopal chargé de la formation a donné la troisième conférence du cycle “La Couronne d’épines à Notre-Dame : « Voici votre Roi ! »”.

Éric Morin, Vicaire épiscopal chargé de la formation. Professeur d’Ecriture Sainte au Collège des Bernardins. Directeur de l’Ecole Cathédrale. Directeur du Service Biblique Catholique Évangile et Vie.

« Où est le Roi des Juifs ? » (Mt 2,2)

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Texte de la conférence

Reproduction papier ou numérique interdite. Les conférences ont été publiées, avec les références et les notes, dans un livre aux Éditions Saint-Léger.

Où est le roi des Juifs (Mt 2, 2) ? Les hommes qui posent cette question viennent de loin, ils ont cherché, ils ont peiné. Ils ne demandent pas la lune, ni un royaume utopique ; ils demandent à voir le roi, le roi de ce peuple élu. Voir le roi, ce n’est pas entrer immédiatement dans son royaume, c’est s’exposer dès à présent à son pouvoir royal. Ces hommes qui cherchent le roi des Juifs veulent découvrir quelque chose du secret de ce peuple : le roi, pense-t-on facilement, incarne toujours la sagesse et la noblesse de son peuple.

Ils cherchent donc le roi des Juifs, le roi du peuple élu. L’élection est un mystère paradoxal de fraternité. C’est pour construire une humanité fraternelle, que Dieu appela Abraham pour qu’il devienne bénédiction (Gn 12, 2) et que par cette bénédiction, l’humanité entière, puisse entendre ce qu’il dit à son neveu Lot : nous sommes des hommes frères (Gn 13, 8). Cette fraternité n’est pas un paradis perdu, elle est devant nous ; il nous faut simultanément l’accueillir et la construire ; elle est un chemin qu’il nous faut prendre, tel celui que prit Abraham, le croyant et le père de tous les croyants, tel celui de ces hommes qui arrivent à Jérusalem et demandent : où est le roi des Juifs ?

Le roi du peuple élu ne peut être que celui qui restaure la fraternité. Le psaume fait en effet reposé sur le Roi – Messie, la bénédiction donnée à Abraham : en lui seront bénies toutes les familles de la terre (Ps 71, 17). Le roi des Juifs est le roi de ce peuple frère, dont la mission est de porter au monde l’espérance d’une fraternité, tout à la fois signe et réalisation de ce règne.

Où est le roi des Juifs ? Sans le savoir, ces hommes qui viennent de loin, par la route de l’espérance que prit Abraham, celle de l’attente d’une fraternité universelle. Pourtant, ces hommes posent la question à celui qui est le plus éloigné de leur attente. Tel que nous le dépeint l’évangéliste Matthieu, le roi Hérode est une contre-figure royale ; le modèle du roi des nations qui refuse l’élection, et donc la fraternité ; le roi, qui n’a qu’une seule logique : assouvir et maintenir son propre pouvoir, quitte à l’exercer contre son peuple. Le massacre des enfants de Bethléem atteste des ténèbres qui enveloppent un tel pouvoir.

Au terme du récit évangélique que nous propose Saint Matthieu, une autre figure du pouvoir des nations, Ponce Pilate. Il dépose sur la tête de Jésus la couronne d’épines, expression suprême du mépris de l’élection, dont cet homme fit preuve tout le temps où il exerça son autorité sur la Judée. Après avoir posé la couronne, il dit : Voici l’homme ! Voici votre gars… À votre tour de jouer avec lui. Voici l’homme ! Voici l’humanité défigurée par la violence et le mépris de l’élection ; Jésus nous apprend que c’est toujours un mépris du pauvre.

Pour répondre à la question, où est le roi des Juifs, on se penche sur les Écritures, elles sont là pour ça, et elles désignent le lieu des origines de la royauté : le Roi – Messie doit naître à Bethléem Ephrata ; c’est un signe parmi d’autres de la fidélité de Dieu à ses promesses. Mais les Écritures attestent également que c’est sur la montagne sainte que le roi doit être intronisé ; on lit en effet au psaume deuxième que Dieu s’adresse avec fureur aux rois de l’espèce d’Hérode et de Pilate : Moi, j’ai sacré mon roi sur Sion, ma sainte montagne. Et le roi ainsi désigné poursuit : Je proclame le décret du Seigneur ! Il m’a dit : « Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré » (Ps 2, 6-7).

C’est au creux de la vallée du Jourdain que cette parole déchira les cieux pour se faire entendre. Au moment de son baptême par Jean Baptiste, Jésus, et le peuple rassemblés autour de lui, entendent dire cette parole, qui désigne Jésus dans sa relation filiale avec le Père, dans ce pouvoir royal qui lui est conféré, dans cette mission à laquelle il ne se déroba point. Ce psaume deuxième sert de trame au récit du baptême et des tentations de Jésus tel que Matthieu le raconte, ce psaume nous désigne la montagne comme étant le lieu où la royauté se manifeste. Paradoxe : Jésus, au moment où il entend cette parole avec le peuple qui est autour de lui, à ce moment-là, Jésus est l’homme le plus bas du monde, à -400 m d’altitude ! Nul n’en avait conscience à cette époque-là ; mais la géographie parle quand même !

La vie de Jésus est donc un itinéraire qui le conduit de ce point, le plus bas, jusqu’à la montagne ultime où il confesse lui-même que tout pouvoir lui a été donné au ciel et sur la terre (Mt 28, 18). Mais avant d’en arriver là, le récit que Matthieu déploie passe par six autres montagnes ; elles sont chacune le lieu d’une caractérisation de la royauté de Jésus. Il s’agit de la montagne de l’enseignement (le sermon sur la montagne), celle de la multiplication des pains, celle de la transfiguration, celle qu’on appelle le mont des Oliviers, puis celle du Golgotha, le lieu de la crucifixion, avant la dernière révélation sur la montagne de la résurrection. Sur chacune d’elles, le Père désigne Jésus comme son Fils, comme celui à qui il remet le règne ; sur chacune d’elles, Jésus fait l’expérience fragmentaire du pouvoir qui lui est donné, avant d’arriver à l’expérience plénière de la résurrection, elle-même préfiguration de l’inauguration finale du règne.
Suivons-le d’étape en étape, de montagne en montagne, pour découvrir ce roi des Juifs, ce roi de l’univers que le peuple élu donne au monde entier.

Première montagne : les tentations

Après avoir entendu la parole du Père, Jésus connaît un long temps de silence durant lequel cette parole est mise à l’épreuve. Il ne s’agit pas pour lui de savoir si vraiment il est le Fils ; il le sait de toute éternité ! Il s’agit pour lui d’en trouver le chemin, puisqu’il est le Fils, le Roi, comment exercer cette royauté ? La parole de Dieu lui enseigne comment il doit être Fils de Dieu, au milieu des fils d’homme ; mais les Écritures doivent être lues dans un esprit d’obéissance et de confiance : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte (Mt 4, 10).

Transformer les pierres en pain ? Et ainsi, faire de son pouvoir une force à son propre avantage ? Sur une autre montagne, il multipliera les pains et rassasiera les foules. Mais auparavant, il enseignera ces mêmes foules, parce que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Mt 4, 4 et Dt 8, 3).

Obéissant à la parole du Père, il sait qu’il n’est point besoin de faire de l’esbroufe ! De sauter du haut du temple, par exemple, devant la foule ébahie, parce que les anges lui viendraient en aide pour atterrir en douceur. Se présentant ainsi, sa parole ne ferait pas le poids, son message n’aurait que la légèreté de ce corps que rien ne peut atteindre. Quel crédit lui accorder ?

Sur la montagne, il voit les nations, celle que son Père lui donne et sur lesquelles il doit exercer son règne, en faveur desquelles, il doit exercer sa mission, une mission de bénédiction pour remettre en marche l’humanité vers la fraternité. Il voit ces nations, mais il ne peut les accueillir sans faire continuellement mémoire qu’elles lui sont données, données par son Père, et qu’il ne peut régner sur elles que dans la volonté du Père.
La tentation de Jésus consiste à exercer le pouvoir en s’opposant aux royautés mondaines, celles d’Hérode et de Pilate, en utilisant leurs propres armes. Avec cette première montagne, les suivantes prennent une dimension initiatique : à chaque étape, Jésus va manifester progressivement son règne, comme le Père le lui enseigne, à la mesure où ses disciples peuvent peu à peu le comprendre et l’accueillir.
Le roi qui porte la couronne d’épines est le roi qui obéit à son Père.

Deuxième montagne, l’enseignement

Le deuxième montage se concentre sur la proclamation du règne, qui appartient aux pauvres en esprit et aux persécutés pour la justice. C’est la souveraine liberté divine qui se manifeste ainsi dans le choix de se soucier en premier des pauvres et des persécutés. Le règne de Dieu est offert en premier lieu à ceux que les hommes oublient ou refusent de bénir.

Les premiers mots de Jésus exerçant son autorité royale claquent avec une force inouïe : Heureux ! Heureux ! Neuf fois de suite ! Les béatitudes proposent le bonheur à ceux pour qui il est impensable : les personnes en deuil, les victimes de l’injustice, ceux qui n’ont plus le droit de vivre sur leur terre pour toutes sortes de raisons. Ce texte des béatitudes est sûrement l’acte royal le plus singulier que Jésus pose. Par ses paroles, il s’engage à être le consolateur. La suite du récit évangélique nous apprend que Jésus console en pleurant avec ceux qui pleurent. Ce discours n’est pas un enseignement, c’est un programme. C’est l’acte souverain du roi qui édicte la charte de son règne.

Avant de gravir cette deuxième montagne, Jésus commence à proclamer le règne. Il reprend l’enseignement de son maître, de son cousin, de son ami sûrement : Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche (Mt 4, 17). Dans l’Évangile selon Saint-Marc, une précision est apportée : les temps sont accomplis (Mc 1, 14). Ainsi, la proximité dont il est question est plus temporelle que spatiale. Ce n’est donc pas tant un espace que l’on appelle royaume qui s’ouvre devant nous (cela se saurait !). Jésus règne en enseignant le chemin du règne : une justice qui dépasse celle des pharisiens, qui satisfait aux exigences de la loi en désarmant les puissances qui empêchent sa mise en œuvre.

Si le règne est proche, c’est parce que la présence du roi lui permet déjà d’exercer son autorité. L’enseignement de Jésus sur le règne de Dieu est ainsi une présentation de lui-même, conforter par la parole du Père entendue au baptême. C’est ainsi qu’il reçut l’audace de dire : Et moi je vous dis… Il offre ainsi une interprétation originale de la loi, scrupuleuse à l’égard de la lettre, ramenant sa mise en application à l’essentiel, à son intention première ; avec Jésus, la loi est donnée pour désigner le mal et ouvrir l’avenir.

Dans l’ensemble de l’enseignement de Jésus, deux points apparaissent essentiels : la paternité de Dieu et l’indispensable union de justice et miséricorde. Le fameux sermon sur la montagne est en fait un discours sur la paternité de Dieu. Constamment, Jésus y parle de Dieu avec cette belle expression : votre père qui est aux cieux. Le ciel du ciel est une expression simple pour dire la demeure de Dieu au-dessus de tout. Mais le plus important, c’est le mot Père. Il ne s’agit pas du nom de Dieu, ce nom ineffable, révélé au buisson-ardent et que la tradition juive invite à ne pas prononcer. Père est un mot qui dit une relation, le désir d’une relation avec la créature. Cette force avec laquelle Jésus parle du Père, de son Père, de notre Père est une révélation essentielle. Nous ne sommes pas là par hasard. Hasard est le nom d’une fausse image de Dieu, dont la loi est plus violente que toutes les autres. Nous ne sommes pas là non plus selon les règles de calcul d’un dieu manipulateur des éléments. Alors ? Ni par hasard, ni par calcul ! Seulement par l’amour d’un Père qui veut connaître la joie de voir ses filles et ses filles se réjouir du don de la vie.

Comment s’exposer au règne d’un Père ? Constatons que l’expression est fortement paradoxale. Pour Jésus, l’inauguration du règne est faite tout à la fois et de justice et de miséricorde. Les pharisiens, ce groupe religieux juif, porteur d’une immense espérance, disaient facilement que le règne de Dieu est un acte de justice, l’enseignement de Jean-Baptiste va dans le même sens. Certes, on peut faire miséricorde maintenant, à condition de se convertir. Tout au long de son enseignement, la parabole des ouvriers de la onzième heure par exemple, Jésus montre que justice et miséricorde sont indissociables l’une de l’autre. Il est juste que le Père fasse miséricorde à ses enfants, sinon comment serait-il encore Père ; mais surtout, la miséricorde est une puissance qui rétablit la justice, parce qu’elle rend juste, capable à nouveau d’écouter et de faire la volonté du Père.

Pardonne-nous nos offenses, comme nous partons aussi… Bien sûr, nous connaissons cette phrase. Nous la récitons fréquemment et nous savons peut-être que son expression littérale est : remets-nous nos dettes. Pour Jésus, le règne de Dieu est comparable à la prise de parole d’un roi qui remet les dettes, ainsi dans la parabole du débiteur impitoyable. On n’imagine pas l’importance de cette question de la remise des dettes dans la Judée et la Galilée du premier siècle. Juste un fait : en 66, trente-cinq ans après l’enseignement de Jésus, quand les Juifs se révoltent contre les Romains, un des premiers gestes fut de brûler les fameux registres dans lesquels étaient consignées les dettes. Elles représentaient un poids colossal sur les épaules de la société juive et de chacun de ses membres ; bien sûr, les plus pauvres étaient plus étroitement étranglés par cette situation.

L’acte par lequel le souverain remet les dettes à ses sujets est un acte royal qui dit quel est son règne et dévoile le secret du roi ; il attend seulement que lesdits sujets fassent fasse la même chose.

À la fin de ses paroles, tout le monde s’émerveille parce qu’il parle non pas comme les professeurs et les prêtres, mais parce que sa parole fait autorité : elle fait entendre à nouveau le timbre de la voix divine, que la poussière du temps et de la fatigue a fait oublier. Matthieu nous raconte que lorsque Jésus descend de la montagne, il opère des miracles. Neuf miracles, présentés par groupe de trois, encadrant chacun deux récits de vocation, et l’ensemble comportant neuf fois le verbe suivre. La puissance de la parole de Jésus, c’est que maintenant nous puissions le suivre, libérés de nos démons qui nous refusent et la liberté et l’espérance. Quand l’enseignement de Jésus est contesté dans son origine, Jésus répond que si la puissance de sa parole peut chasser les démons, c’est donc que le règne de Dieu est arrivé parmi vous (Mt 12, 28).

Ce roi qui porte la couronne d’épines est le roi dont la parole libère et autorise et qui établit conjointement justice et miséricorde.

Troisième montagne : la multiplication des pains

La troisième montagne est celle de la multiplication des pains (Mt 15, 29). Sur cette montagne, l’enseignement de Jésus passe à l’acte. Le roi ne se contente pas d’édicter : il fait ce qu’il dit et il dit ce qu’il fait. Il pourrait avoir des serviteurs pour mettre en œuvre, mais, et cela fait partie de l’enseignement de Jésus, le plus grand dans le règne de Dieu est celui qui se fait le serviteur, le plus petit de tous. Constamment, tout au long de son itinéraire, de montagne en montagne, Jésus descend vers la dernière place, la sienne, celle du serviteur.

Ce qui déclenche le geste de Jésus, cette multiplication des pains, c’est sa pitié. Il a pitié des foules qui ont faim. Avec un peu de familiarité, on pourrait traduire autrement le terme choisi par Matthieu pour décrire les sentiments de Jésus et comprendre ainsi : ses tripes se nouent. Quel éclat y a-t-il dans le regard de Jésus, voyant ces hommes et ces femmes qui ont faim ? Quel tremblement y a-t-il dans sa main quand il prend le pain pour les nourrir ? Ses sentiments profonds ne font aucunement perdre à Jésus son autorité. Il n’hésite pas à houspiller ses disciples pour qu’ils fassent quelque chose : combien de pains avez-vous ? Ils ne savent même pas de quoi ils pourraient être capables ! Jésus semble consterné de leur impuissance. Ils vont pourtant être les témoins de ce miracle que l’on appelle à raison le miracle du roi et le roi des miracles.

Dans son enseignement en parabole, Jésus compare le règne de Dieu à la semence, à cette petite graine de vie que l’on néglige jusqu’à la faire tomber n’importe où et qui pourtant porte du fruit. Les paraboles de la semence sont paraboles de la parole qui porte du fruit et ce fruit n’est autre que ce bon froment avec lequel les hommes font leur pain depuis des siècles. Maintenant, le roi de l’univers, adoptant cette posture du serviteur, prend les quelques pains déjà produits, il les prend comme on prend sa vie en main, ainsi c’est bien nos vies qu’il prend aux creux de ses pognes. Il prend les pains comme on prend sa vie en main, il les rompt comme on donne sa vie, ainsi c’est bien nos vies qu’il offre au Père.

Ce miracle des pains est un miracle qui prophétise l’inauguration du règne. Il le préfigure, parce qu’il préfigure aussi les derniers gestes de Jésus, ceux de l’eucharistie, par lesquels nous faisons mémoire de lui, dans l’attente de son retour, dans l’attente de son règne. Quand Jésus reviendra pour établir le règne, il se présentera semblablement aux gestes qu’il a déjà posés. Il se mettra à genoux, nous lavera les pieds et nous fera passer à table, en ayant offert au Père le pain de nos vies, pétri d’amertume ainsi que de joie, la coupe de vin, mélangée de peine et d’espérance.

Sur cette troisième montagne, le règne de Dieu est entièrement concentré dans la seule personne de Jésus, comme la moisson l’est déjà dans la semence.

Ce roi qui porte la couronne d’épines est le roi qui sert et que l’on rencontre dans le service du malade, de l’isolé, du prisonnier, de l’immigré. Quand êtes-vous venus jusqu’à moi ?

Quatrième montagne : la transfiguration

Sur la montagne de la Transfiguration, un coin du voile se déchire, Jésus apparaît dans sa gloire royale, il se manifeste dans sa souveraine liberté. C’est à Pierre, Jacques et Jean que Jésus se montre ainsi. En effet, selon la loi juive, tout témoignage doit être établi sur la parole de deux ou trois témoins. En redescendant de la montagne, Jésus intime l’ordre à ses trois disciples de ne pas parler de ce qu’ils ont vu avant la résurrection. Sûrement, ils n’ont rien compris à cette consigne. Mais après la résurrection de Jésus, une fois qu’il leur apparut ressuscité, ils ont parlé, sinon comment le saurions-nous.

Dans la deuxième lettre de Pierre, c’est sur cette expérience-là que l’apôtre assoit sa propre autorité et la légitimité de son propos. C’est la parole entendue sur la montagne de la Transfiguration qui fonde la prédication évangélique. Étonnant ! Dans ce texte, Pierre, ou le disciple qui parle sous son autorité, ne se réfère pas à l’expérience de la résurrection mais bien à celle de la Transfiguration, qui donne à la mort et à la résurrection de Jésus, cette dimension d’une souveraine liberté. L’intention de cette deuxième lettre de Pierre est d’inviter la communauté à regarder la parole des prophètes comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur jusqu’à ce que paraisse le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs (2 Pt 1, 19). Que s’est-il passé sur cette montagne pour que Pierre tire de telles conclusions ?

Pierre, Jacques et Jean sont les trois témoins qui peuvent dire cette chose paradoxale : ils ont vu Jésus dans sa gloire avant qu’il ne meure, ils l’ont vu ressuscité, dans sa gloire, filiale et royale, ils l’ont vu ainsi, avant qu’il ne meure ! Pierre, Jacques et Jean sont donc les témoins, juridiquement recevables, selon lesquels Jésus n’avait pas besoin de mourir pour ressusciter. Oui, il témoigne de ce paradoxe-là, de ce fait inouï, c’est pour nous ressusciter avec lui que Jésus accepte de mourir. La gloire qui revêt le corps de Jésus sur la montagne de la transfiguration, le fait apparaître pour ce qu’il est, souverainement libre, prenant sa vie en main et la donnant pour que nous puissions vivre, comme lui, éternellement, pleinement.

Cette montagne de la transfiguration est un appel à la prière, à lire les Écritures. La présence de Moïse et Élie l’atteste, la loi, les prophètes et les psaumes sont maintenant l’expérience du Christ. Expérience historiquement faite par le Christ, rappelons-nous la montagne de la tentation, et cette expérience du Christ nous pouvons faire en lisant ces mêmes écritures.

Ce roi qui porte la couronne d’épines est le roi qui se donne à contempler dans le corps des Écritures lues et méditées à travers l’histoire du peuple de l’alliance.

Cinquième montagne : le mont des oliviers

Après son dernier repas, juste avant d’être arrêté par les gardes du Temple, Jésus se tient dans le jardin de Gesthémanie, le pressoir à olives. Sur le flanc ouest du mont des Oliviers, se tient un jardin dont la garde est attribuée à des disciples de Jésus, qui lui permettent d’y passer la nuit, afin qu’il puisse être pèlerin à Jérusalem pendant cette nuit de Pâques. Vraisemblablement, Jésus est au fond de la vallée ; c’est presque un coupe-gorge ! La vallée est 17 m plus profonde que celle que nous découvrons aujourd’hui. Souligner que Jésus est sur la montagne donne un poids théologique particulier à ce moment, en lien avec les autres montagnes.

Dans les jours et les semaines précédentes, alors qu’il enseignait sur l’esplanade du Temple, plusieurs fois, il réussit à s’échapper des mains des gardes qui voulaient le saisir. Il fallut courir un peu, quelques coups de coude… Mais son heure n’était pas venue. Maintenant, c’est l’heure… Par le choix librement consenti de livrer sa vie dans cette nuit pascale, Jésus espère que ses disciples pourront recueillir tout le fruit de la célébration de la pâque juive, en faisant mémoire de lui, et réciproquement. Ils trouveront dans les gestes et les symboles qui la célèbrent autant d’éléments qui leur permettront de méditer sur ce qui va arriver et de le revivre avec lui. Maintenant, c’est l’heure… Pierre, Jacques, et Jean, les trois mêmes que sur la montagne de la transfiguration, sont là. À nouveau, ils ont les témoins de cette souveraine liberté de Jésus, qui choisit lui-même le lieu et l’heure de sa mort. Parce que c’est dans ces circonstances précises qu’ils pourront en découvrir le sens.

Tout cela est saisissant… De sommeil ! Pierre, Jacques, et Jean dorment alors que pour l’instant Jésus a peur. Il voit bien venir les gardes. Il pourrait partir rapidement et franchir le mont des Oliviers, se cacher. En courant un peu vite… Mais non ! C’est l’heure ! Et pour l’instant, il a peur. Il a peur comme nous tous, comme nous tous qui avons peur de la mort. Lui, le fils du Dieu vivant, a peur de mourir comme nous. Et il prie : que ta volonté soit faite.

En cette heure décisive, Jésus prie, avec la prière même qu’il nous a enseignée. On pourrait imaginer qu’avec une telle intensité dramatique, il lui fallut, pour ce moment, une prière bien spécifique. Jésus reprend l’humble prière qu’il nous a enseignée : que ta volonté soit faite.

Jésus n’apprend pas à ses disciples une prière pour débutant, il leur offre sa propre prière filiale, le Notre Père, que nous récitons et que nous méditons fréquemment. Légitimement, on s’étonne alors. Comment Jésus lui-même peut-il dire : pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi ? Mais de la même façon alors, comment Jésus a-t-il pu réciter, comme il le fit tout au long de sa vie, selon la liturgie juive, le fameux Ps 50 ? Pitié, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché.

À ce moment-là de son existence, Jésus n’a rien à offrir au Père, sinon des frères et sœurs pécheurs, dont il est solidaire. Cette disposition du Fils dans sa prière au dernier moment de sa vie avant l’arrestation se comprend mieux si l’on accepte la traduction du Notre Père évoquée plus haut : remets-nous nos dettes… Jésus est en dettes à l’égard de son Père de n’avoir que les pécheurs que nous sommes à lui offrir. C’est toute l’intensité de ce qui se joue sur le mont des Oliviers : Jésus, Fils de Dieu, épouse la prière des pécheurs, pour que les pécheurs épousent sa prière filiale.

Il y a un exercice spirituel, simple : il consiste à lire les psaumes en les mettant dans la bouche de Jésus, à ce moment-là de son existence. En effet, Jésus a prié les psaumes toute sa vie. Quel était son préféré ? Vivre les psaumes en les mettant de la bouche de Jésus, c’est laisser le Christ vivre et prier en nous. C’est lui offrir la possibilité d’épouser nos peines et nos joies ; c’est avoir la grâce de vivre son amour et son espérance pour le monde.

Ce roi qui porte la couronne d’épines est cet homme saisi de peur, qui transpire des gouttes de sang et prie pour nous, avec nous et en nous.

Sixième montagne : le Golgotha

Cette montagne n’en est pas une ! C’est un gros caillou. Dans la carrière de pierres, qui se trouve aux portes de Jérusalem, les ouvriers ont laissé émerger un monticule estimant qu’à cet endroit la roche ne permet pas de fournir des matériaux de suffisamment bonne qualité. Les Romains se servent de ce lieu pour en faire un gibet. Cette montagne n’en est pas une ! La désigner de la sorte, revient à inscrire ce lieu dans la ronde de montagne qui fait le chemin de Jésus parmi les hommes ; ce moment est le plus déterminant de tous : c’est là qu’il porte la couronne d’épines.

Ce lieu s’appelle le Golgotha. Ce nom est chargé de signification et d’histoire. Il vient d’une racine hébraïque qui signifie tourner. Dans la Bible, on connaît des mots qui viennent de cette famille : la Galilée, le carrefour des nations. Le Guilgal, dont nous parle le livre de Josué. Ce mot Guilgal décrit un cercle de douze pierres, à la fois sanctuaire et campement pour les tribus. Le Guilgal, dans les livres prophétiques, est le lieu d’un retournement et d’un départ. Plus que du cercle de pierres, c’est de ce tournant-là que désigne le terme Guilgal. Étymologiquement, et donc théologiquement, le Golgotha est un Guilgal : une pierre sur laquelle on achoppe, voire, sur laquelle on s’écrase et qui retourne la situation de l’alliance, là où c’était devenu inespéré.
Au pied de la croix, les personnes présentes ne peuvent s’empêcher de faire des commentaires et d’ironiser. Si tu es le roi des Juifs… C’est la même question insidieuse que sur la montagne de la tentation. Puisque Jésus est le roi des Juifs, il pourrait… Mais toute sa vie il aurait pu… Et il n’a pas fait… Ce que l’itinéraire à travers les montagnes précédentes nous a enseigné. Il n’a rien fait selon la logique des rois de la terre. Il n’a cessé d’obéir au Père.

Si, comme Pilate, nous lui demandons, es-tu le roi des Juifs ? Jésus répond, c’est toi qui le dis… Alors il nous faut maintenant prendre nos responsabilités. Être cohérent avec ce que nous disons de Jésus et simultanément du Père.

Si tu es le roi des Juifs… Le silence de Jésus est une interrogation : qu’est-ce qu’un roi pour toi ? Qu’attends-tu d’un roi ? Tel que je me montre à toi crucifié par la violence humaine, appelles-tu cela encore un roi ? Et les rois de ce monde ?

Le silence de Jésus sur la croix, par-delà les traditionnelles sept paroles que nous rapportent les évangélistes, le silence de Jésus sur la croix provoque un ébranlement total. L’évangéliste Saint-Matthieu nous rapporte, qu’au moment de la mort de Jésus, il y a un grand tremblement de terre. Qu’auraient réellement enregistré les sismographes contemporains ? En tout cas, si la créature met à mort le créateur, la créature tremble sur ses bases ! À ce moment-là de l’histoire de l’humanité, tout pourrait s’écrouler. Le silence de Jésus provoque un ébranlement profond qui doit traverser nos existences si nous voulons être avec Jésus.

Dans le poème tiré du prophète Isaïe, celui dit du serviteur souffrant, et dont la liturgie de la semaine sainte nous invite à faire une prophétie de ce que vit Jésus en ce moment-là, dans ce poème, il est dit que le serviteur n’a pas de répliques à la bouche. Avec quelques libertés, appliquons cette phrase à la métaphore sismique. Quand Jésus meurt, c’est une secousse apocalyptique. Normalement, du point de vue sismique, il devrait y avoir des répliques. Le corps de Jésus crucifié, coiffé de la couronne d’épines, absorbe l’intégralité de la secousse que provoque sa mort. De ce tremblement de terre, il n’y a pas de réplique… Parce que le corps de Jésus absorbe toutes les violences humaines, celles-ci s’épuisent dans ce corps qui reste obéissant au Père, ne cherchant qu’une chose, nous associer à sa vie, à son règne.

Ce roi qui porte la couronne d’épines est cet homme dont le silence hurle à la mort et qui n’a pas de réplique à la bouche.

Septième montagne : la résurrection

Quelque part en Galilée, sur une montagne, que les évangélistes nous présentent comme un lieu de rendez-vous, un lieu familier à Jésus et à ses disciples. Suffisamment en tout cas, pour que les disciples comprennent le message des femmes comme la promesse d’une rencontre en ce lieu.

Les apparitions de Jésus ressuscité, dont nous avons bien du mal à refaire une chronologie précise, ses apparitions sont une révélation, littéralement, une apocalypse, c’est-à-dire un dévoilement, un déchirement. Surgissant de la mort, Jésus dévoile, déchire notre existence pour qu’elle prenne à la lumière de sa vie son juste poids, son poids réel d’amour et de promesse. Les apparitions de Jésus ressuscité sont la victoire de la vie, de la vérité, de la beauté. Enfin !

Le lecteur de l’Évangile, selon Matthieu, est tenté de dire à ce moment-là : ça y est enfin, voilà le règne… Il a été long et difficile de gravir toutes ces sept montagnes. Il veut en voir maintenant le résultat.

La scène décrite par Matthieu est simple et très éloquente. Les disciples se prosternent devant Jésus. Ils sont onze et non plus douze : toute cette histoire a laissé des traces. On connaît les circonstances, il suffit de faire mémoire de cela. Et certains ont des doutes, nous dit Matthieu. Ainsi, sur cette septième montagne, tout ne semble pas définitivement joué. D’ailleurs, le ressuscité reconnaît que tout pouvoir et toute autorité lui sont maintenant conférés, et il confie la mission à ses disciples de le faire savoir.

À ce moment-là, Jésus pourrait déployer pleinement cette puissance. Reconnaissons que parfois nous souhaitons qu’il le fasse… Notre itinéraire de montagne en montagne a encore du chemin à faire en nos cœurs. Mais il n’en est rien. L’évangéliste Luc évoque dans un passage de son récit un événement historique bien connu des Juifs du temps de Jésus : l’avènement du roi Archélaüs, le fils d’Hérode le Grand, le digne fils pourrait-on dire. Il dut aller à Rome pour y recevoir l’investiture royale. Quelques cercles pharisiens tentèrent d’empêcher qu’il n’accédât au pouvoir. On peut comprendre ! Ayant reçu le titre et l’autorité royale, quand il revient en Judée, Archélaüs fit assassiner tous ceux qui avaient désiré qu’il ne régnât pas. C’est ainsi que réagissent les rois de la terre quand on ne veut pas de leur puissance violente et destructrice.

Jésus n’est pas le roi qui se venge contre ceux qui ne veulent pas de son autorité. Il n’apparaît pas à Pilate ! Jésus est le roi qui a donné sa vie pour que les hommes et les femmes de ce monde aspirent à son règne. Sur la montagne de la résurrection, n’est pas encore venu le temps d’exercer ce pouvoir sinon par l’intermédiaire des disciples qui vont annoncer l’Évangile et ainsi susciter le désir de voir Jésus, fils du Père, que l’on appelle roi, le roi qui porte la couronne d’épines.

Cet homme
Cet homme qui obéit à son Père, dont la parole libère et autorise et qui établit conjointement justice et miséricorde,
Cet homme qui se met au service et que l’on rencontre dans le service du malade, de l’isolé, du prisonnier, de l’immigré,
Cet homme qui se donne à contempler dans le corps des Écritures, lues et méditées à travers l’histoire du peuple de l’alliance,
Cet homme saisi de peur, qui transpire des gouttes de sang et prie pour nous, avec nous et en nous,
Cet homme dont le silence hurle à la mort et qui n’a pas de réplique à la bouche.
Maintenant, vivant, libre et vainqueur, il attend notre libre réponse à cette simple question : Que veux-tu que je fasse pour toi ?

Introduction à la conférence

Diffusion en direct sur KTO télévision et France Culture.

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