Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe à Notre-Dame de l’Assomption de Passy
Dimanche 18 janvier 2026 - Notre-Dame de l’Assomption de Passy (16e)
– 2e dimanche du Temps Ordinaire - Année A
- Is 49, 3.5-6 ; Ps 39 (40), 2abc.4ab, 7-8a, 8b-9, 10cd.11cd ; 1 Co 1, 1-3 ; Jn 1, 29-34
On pourrait croire, en entendant les lectures de ce matin, que c’est pour la deuxième fois la fête du baptême du Seigneur. Il se trouve que c’est la distribution des lectures qui nous donne cette impression. Cela nous permet de revenir en effet un peu, de façon indirecte, sur le baptême : il n’est pas question du baptême lui-même dans cet évangile mais de la parole de Jean-Baptiste au sujet de Jésus.
Et nous avons aujourd’hui trois personnages importants qui nous sont présentés, qui sont mis en scène d’une certaine façon, dans la liturgie de ce jour.
D’abord le personnage d’Isaïe, le prophète, puis l’apôtre Paul, et enfin Jean le Baptiste. Qu’ont-ils de commun ces trois personnes que nous voyons apparaître aujourd’hui ensemble ? C’est souvent qu’ils apparaissent mais ils ne parlent pas d’eux d’habitude, ils parlent du message qu’ils apportent. Or, ici, ils parlent un peu d’eux-mêmes. Le premier, Isaïe, se reconnaît comme serviteur mais il reconnaît surtout le Peuple d’Israël comme serviteur. C’est à Isaïe qu’est adressée cette parole : « Je t’ai choisi comme serviteur Israël », et Isaïe est le porte-parole de ce serviteur-là, il se fait lui-même proche, et comme un annonciateur de ce qu’Israël doit vivre.
Ensuite l’apôtre Paul se dit « Appelé par la volonté de Dieu » et se présente aux chrétiens de Corinthe - on ne les appelle peut-être pas encore les Chrétiens, le mot ne figure pas dans le dictionnaire, mais il va bientôt être utilisé pour parler des disciples du Christ. Et il se présente donc à eux en leur disant : « Moi qui suis appelé par la volonté de Dieu. »
Et puis Jean le Baptiste dit autrement : « Moi je ne le connaissais pas mais j’ai été l’envoyé, celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit… »
Voilà ces trois personnages qui se reconnaissent comme étant des envoyés, des serviteurs, des apôtres, des proches du Seigneur, faits pour parler de lui. Ils savent qu’ils ont été désignés, désignés pour une mission.
Isaïe, pour faire en sorte que « mon salut, dit le Seigneur, parvienne jusqu’aux extrémités de la terre ». Ce prophète, Isaïe, dans des siècles qui précèdent de loin Jésus, sait ce que son Dieu prépare : être reconnu par toute la terre et non pas simplement par un petit peuple, et le peuple dont il est le héraut est un petit peuple dont la voix doit porter loin.
De la même façon, l’apôtre Paul se sait fait pour mettre en valeur non seulement ceux qui ont été choisis comme lui pour être, à Corinthe, les serviteurs du Seigneur, sanctifiés dans le Christ Jésus, mais aussi, tous ceux qui, en tous lieux, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus-Christ.
Et enfin, bien sûr, Jean le Baptiste a compris que celui qu’il va désigner est fait pour être reconnu comme le Fils de Dieu. Cela ne peut pas être le fait de quelques-uns seulement qui le reconnaîtront mais, peu à peu, tous les fils de Dieu, l’humanité tout entière sont promis à cette révélation.
Ce qui rassemble ces trois personnages, c’est de comprendre qu’ils ont été choisis pour une mission, qu’ils ont été choisis pour que cette mission se répande très loin et auprès de beaucoup, qui, à leur tour, seront choisis pour annoncer la même Bonne Nouvelle, pour annoncer la majesté et la divinité de Dieu. Je veux en venir au point qui me paraît important pour nous, aujourd’hui : ces hommes ne se considèrent pas comme autre chose que des serviteurs. Ils savent qu’ils doivent tout à Dieu ; ils savent que ce n’est pas eux qui ont choisi d’être ce qu’ils sont. Jean Baptiste dit : « Je ne le connaissais pas » et il le dit même deux fois. Je ne savais pas ce que j’avais à faire et je ne savais pas à qui j’avais affaire, je ne le connaissais pas. L’apôtre Paul dit : « c’est la volonté de Dieu qui m’a choisi. » Et Isaïe aussi le reconnaît : « je ne suis qu’un serviteur, j’ai de la valeur, mais aux yeux de mon Dieu et c’est lui-seul qui est ma force. »
Jamais ces hommes ne se mettent en avant d’eux-mêmes. Aucun des trois ne parle en son propre nom. Aucun des trois ne prendrait la place de celui à qui ils rendent ce service immense de le faire connaître. Ils savent que c’est par pure grâce qu’ils sont dans cette situation. Ils savent que c’est seulement à cause de l’amour du Seigneur qu’ils ont été choisis pour faire connaître l’amour miséricordieux de Dieu à tous. C’est pour eux une immense joie de savoir qu’ils ont été choisis, mais c’est aussi pour eux la cause d’une humilité extrême. Ils ne se prennent pas pour celui qui les a envoyés. Ils savent qu’ils lui doivent tout et leur joie, leur force, c’est en lui qu’ils la puisent.
L’humilité dont ils sont les images formidables, nous la voyons se répandre. Ce sont trois personnages immenses de notre histoire spirituelle, de notre histoire de Salut, de notre histoire et de notre tradition juive et chrétienne. Ces trois personnages sont immenses, voyez combien de fois ils ont été peints ou sculptés, apportés à notre vénération, montés sur les piédestaux, mais jamais ils n’ont parlé d’eux-mêmes.
Souvenez-vous de ce fameux retable d’Issenheim que l’on voit au couvent dominicain de Colmar : Jean-Baptiste montre du doigt le Seigneur crucifié. Et il sait qu’il n’a que cela à faire : montrer le Christ à tous.
En ce dimanche de joie, en ce dimanche de fête, nous ne confondrons pas l’humilité avec la tristesse, l’humilité avec la disparition complète. Ce que nous pouvons donner au Seigneur aujourd’hui, pour chacun d’entre nous, pour notre paroisse, pour l’Église tout entière, c’est cette humilité caractéristique des grands serviteurs de Dieu, des grands serviteurs de l’Évangile, des grands serviteurs de la foi, des grands serviteurs de la Charité. Il y en a tellement dans notre Église, dans notre histoire, dans l’histoire du Salut, de ces grands hommes, de ces grandes femmes aussi, qui ont tenu à être des serviteurs et des servantes humbles. Cela ne les a pas empêchés d’être des hommes et des femmes énergiques, d’être des hommes et des femmes de décision, de parole, de construction, de l’Église, mais toujours en se laissant oublier, en ne voulant pas que le mérite en revienne à eux, jamais, mais toujours à la gloire du Seigneur. Parce que c’est une grande grâce qu’ils ont reçue, c’est une grande grâce que nous-mêmes nous avons reçue, d’être de simples serviteurs, d’être, si possible, de grands serviteurs, en tout cas d’être toujours au service d’une Parole qui nous dépasse.
Jean le Baptiste dit, dans l’évangile que nous avons entendu : « L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. » Nous entendons, dans cette phrase qui n’est pas banale, le précurseur reconnaître qu’il n’est que le précurseur, qu’il le sait et se met au service de celui qu’il est venu mettre en lumière. Il lui est donné la grâce de mettre en lumière le Christ.
Demandons au Seigneur qu’il nous soit donné la même grâce d’être, à travers nos existences, des signes clairs, des signes qui ne cachent pas le Seigneur mais qui le montrent dans toute sa lumière, dans toute sa beauté et dans toute sa grandeur. C’est notre service, c’est la grâce que nous avons reçue et c’est notre joie.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris