Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe des Cendres en la cathédrale Notre-Dame
Mercredi 18 février 2026 - Notre-Dame de Paris
– Cendres
- Jl 2,12-18 ; Ps 50,3-6.12-14.17 ; 2 Co 5,20 à 6,2 ; Mt 6,1-6.16-18
En ce début de carême, c’est à la joie que nous sommes convoqués. Vous avez entendu les derniers mots de Jésus qui, à propos du jeûne auquel nous sommes invités, dit : « Quand tu jeûnes ne prends pas une mine défaite mais parfume-toi la tête parce que, quand tu jeûnes, tu veux être vu de Dieu mais pas des autres. C’est dans le secret de ton cœur que cela se passe. Et le fait que ce soit devant Dieu, pour lui, te remplira de joie. »
Et nous avons chanté dans le psaume : « Rends-moi la joie d’être sauvé ! » C’est cela que nous demandons au Seigneur au début de ce carême : de nous rendre la joie au milieu des circonstances de la vie d’aujourd’hui, qui ne sont pas toujours bien joyeuses, d’être nous-mêmes touchés par la joie qui vient de Dieu, parce qu’il est venu nous sauver, nous sortir de nos habitudes, de nos mauvaises habitudes, de ce qui nous oppresse, de ce qui nous stresse, de ce qui ne nous rend pas heureux. Vivre dans la joie, vivre dans la joie de Dieu, faire ce que nous faisons pour Dieu, cela est capable de nous rendre joyeux.
Au début de l’évangile que nous avons entendu, nous avons compris que Jésus ne reproche pas aux pharisiens de faire quelque chose pour être justes, mais de vouloir le faire pour que ce soit vu des autres. Et il les appelle alors des hypocrites, des gens qui font de l’extérieur sans que cela les transforme intérieurement. Et la joie que nous attendons est, au contraire, une source de transformation intérieure.
De quoi pouvons-nous nous priver pour le Seigneur, pour le retrouver ? Cela est dit dans l’évangile que nous venons d’entendre et nous le comprenons à travers la vie dans laquelle nous sommes aujourd’hui, un monde qui n’est pas bien différent, de ce point de vue, du monde d’avant, du monde des siècles passés. C’est une réalité qui est toujours dans le monde mais qui a des particularités pour aujourd’hui : nous sommes, nous le savons, oppressés par la société de consommation dans laquelle nous sommes, et où on nous dit en permanence qu’il faudrait, pour être heureux, consommer davantage. Je n’entre pas dans le détail de ce qu’il faudrait consommer, mais on nous dit cela à longueur de journée et, honnêtement, avec moi, vous pouvez reconnaître que ce n’est pas cela qui nous rend heureux. Il y a des objets dont on nous dit qu’ils deviennent indispensables et qu’ils feront notre bonheur : nous avons tous constaté qu’ils ne sont peut-être pas aussi indispensables que cela, et qu’en tout cas ce n’est pas cela qui fait notre bonheur, surtout quand cela ne marche pas bien…
Mais nous sommes invités à nous débarrasser de cet esprit de consommation addictive et, dans le monde d’aujourd’hui, il y a bien à faire pour cela. Nous sommes aussi invités, probablement, à nous défaire de cette habitude, mauvaise, qu’on nous met dans le crâne, qu’il faut absolument être au courant de tout, tout le temps et en temps réel. Et nous sommes accrochés à des informations permanentes. Quand nous écoutons la radio, lisons les journaux - mais cela nous laisse peut-être un peu plus de distance - ou regardons la télévision, trois ou quatre informations circulent en même temps et nous n’en retenons aucune au fond. Et surtout, cela émousse notre capacité de nous émouvoir devant le malheur de nos frères et de nos sœurs. Nous dire à tout instant que tout va très mal, ne nous rend pas tellement heureux et nous rend même peu à peu indifférents aux malheurs de ceux qui souffrent vraiment.
Et puis troisièmement, il y a quelque chose dont nous savons que nous devons absolument apprendre, non pas à nous débarrasser complétement, car je crois que ce n’est guère possible dans le monde d’aujourd’hui, mais à maîtriser davantage : c’est l’utilisation des écrans qui font vraiment écran entre nous et la vie réelle, la vie de rencontre, la vie de relation avec les autres, la vie de relation avec Dieu. Quand nous sortons et que nous voyons que nous sommes peut-être nous-mêmes capables de buter dans les personnes qui marchent à côté de nous ou en face de nous parce que nous avons le nez sur un écran, quand nous le voyons chez les autres aussi, nous comprenons que cette addiction ne nous rend pas heureux, ne nous transforme pas au fond de nous-mêmes dans le bon sens et ne nous rend pas davantage capables d’entrer en relation en profondeur avec nos frères et nos sœurs, ni avec le Seigneur.
Alors, accueillons comme une bonne nouvelle, et une nouvelle de joie, de pouvoir nous libérer de ces mauvaises habitudes de la consommation, de l’information permanente et stressante et des écrans qui nous empêchent de voir vraiment qui est en face de nous, avec qui nous cheminons, et qui nous empêchent de chercher une fraternité plus forte.
Aussi nous pouvons regarder ces trois demandes de Jésus, de prier davantage, de jeûner davantage, et de partager davantage, comme de belles invitations. Partager probablement de l’argent et du temps, mais aussi partager la joie de l’Évangile, la joie de lire l’Évangile et d’en faire profiter d’autres et d’être, avec d’autres, sources de paix, parce que l’Évangile est un lieu pour la joie. Partager davantage aussi notre temps avec ceux qui ont besoin de nous parce qu’ils souffrent. Et puis entrer dans une relation avec le Seigneur plus fréquente, plus profonde, qui nous donne l’occasion de rendre grâce pour la vie qu’il nous donne et pour la joie que nous éprouvons à l’entendre, à le voir, quand nous sommes réunis par exemple.
Nous sommes invités aujourd’hui, tout spécialement, à faire jeûne. Nous serons invités vendredi aussi à faire jeûne, si possible. Pour aujourd’hui, c’est une obligation pour un fidèle ; pour vendredi, c’est de surcroît une invitation qui est faite et on vous lira tout à l’heure le message des évêques de France : une invitation pour que nous prenions en compte l’état de notre société, du débat politique qui veut nous entraîner à une sorte d’obligation de ne pas respecter la vie vers sa fin.
Que le Seigneur nous donne un cœur joyeux pour aimer la vie qu’il nous donne et le temps qu’il nous donne pour aller à sa rencontre.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris