« La violence naît d’une absence de dialogue »

Paris Notre-Dame du 12 mars 2026

Défiance envers les élus, retour de la violence dans le débat public, lois sociétales divisant la société : le climat politique français traverse une période de fortes tensions. Curé de Ste-Clotilde (7e) et directeur du Service pastoral d’études politiques (Spep), le P. Jacques Ollier livre, pour Paris Notre-Dame, son analyse et invite les catholiques à ne pas déserter le débat public.

Le P. Jacques Ollier, directeur du Service pastoral d’études politiques.
© D.R.

Paris Notre-Dame – L’actualité récente donne le sentiment d’une vie politique française secouée par une série de chocs et de tensions. Partagez-vous ce diagnostic d’une forme de crise profonde ?

P. Jacques Ollier – Il ne fait, en effet, aucun doute que nous sommes dans une situation de crise, de choix. Un moment que l’on pourrait qualifier d’ordinaire, car, dans nos existences,à nous faisons tous face à des choix, mais reconnaissons que certains sont plus importants et radicaux que d’autres ! Les fondements mêmes de la démocratie sont actuellement interrogés, entre la tentation impériale et celle du tout juridique – ce que l’on a vu se dérouler à l’Assemblée nationale avec des lois qui ne laissent plus beaucoup de place à la possibilité d’un choix éthique.

P. N.-D. – Comment les parlementaires, avec qui vous êtes régulièrement en contact, vivent-ils ce climat ?

J. O. – Ils sont les premiers impactés par cette crise de la démocratie que nous vivons depuis 2022 avec, notamment, la succession de gouvernements et l’absence de majorité à l’Assemblé nationale. Cela ne les empêche pas de travailler mais dans des conditions qui ne sont ni enviables ni acceptables. Bien qu’il y ait des avancées et que des lois soient votées, nous sommes dans un moment de « courant faible ». Et les élus font, dans le même temps, face à la judiciarisation de la société, venue d’outre-Atlantique et constatable depuis une vingtaine d’années. Ce phénomène prend aujourd’hui des proportions très importantes, devenant quasiment le mode « habituel » et ordinaire de résolution des conflits.

P. N.-D. – Comment reconstruire un minimum de confiance entre gouvernants et gouvernés ?

J. O. – Cela a un nom : les élections. Il s’agit là de la meilleure façon d’obtenir des élus qu’ils soient non seulement légitimement choisis par le processus électoral mais qu’ils puissent aussi, le cas échéant, ne pas être réélus. C’est le processus démocratique habituel reconnu et soutenu par l’Église dans son Compendium de la doctrine sociale de l’Église (§408).

P. N.-D. – Le lynchage de Quentin Deranque à Lyon et d’autres faits divers ont ravivé le sentiment d’un retour de la violence, y compris dans le débat public. Les responsables politiques en sont parfois la cible directe. Comment analyser cette situation ?

J. O. – La violence ne s’exprime pas seulement dans le domaine politique mais on la retrouve partout : dans la rue, les transports en commun, les échanges en ligne, etc. Le sentiment d’exaspération est de plus en plus prégnant, peut s’enflammer très rapidement et aller loin ! Et cela commence très tôt, notamment dans les familles. La violence naît d’une incapacité à s’entendre… même sur le fait que nous ne sommes pas d’accord. Car on peut tout à fait, au terme d’un échange, accepter de ne pas être du même avis, sans pour autant en venir aux mains ! Pourquoi des nations entrent-elles en guerre ? Parce que le processus diplomatique de dialogue des chancelleries, qui normalement la précède, n’a pas abouti. Il en va, hélas, de même dans la vie sociétale et politique.

P. N.-D. – Y a-t-il une manière spécifiquement chrétienne de vivre le désaccord et la conflictualité politique ?

J. O. – La première chose, recommandée par l’apôtre saint Paul, est de prier pour ceux qui nous gouvernent pour que l’on puisse, nous dit-il, vivre en bonne intelligence, dans la tranquillité, le calme et la piété – c’est-à-dire dans le respect des convictions religieuses. C’est une première disposition fondamentale. Peut-être avez-vous remarqué que, de plus en plus, au moment de la prière universelle, se retrouve cette mention : « Prions pour ceux qui nous gouvernent. » Et c’est, je pense, une bonne chose ! Une autre manière chrétienne de vivre en démocratie est de savoir débattre et porter un regard critique et rationnel sur les programmes des candidats aux différentes élections. Pourquoi pas en encourageant un dialogue franc et ouvert dans les familles ? J’ai conscience qu’aujourd’hui nous sommes plutôt portés aux excès dans les discours politiques mais, justement, pourquoi ne pas essayer, dans un bon état d’esprit, d’avoir un débat constructif ? Ainsi, chacun sera en mesure de se faire son opinion et de prendre ses responsabilités lorsqu’il se présentera dans l’isoloir.

P. N.-D. – Le diocèse de Paris a récemment invité les principaux candidats parisiens aux élections municipales. Quels sont les enjeux de telles rencontres ?

J. O. – Avant tout, je trouve que c’est un excellent signal pour la démocratie que nous puissions nous faire entendre. L’Église représente, à Paris, une force sociale, de propositions et d’engagements solidaires et éducatifs. On ne peut pas faire fi de cent mille messalisants par dimanche dans une ville de deux millions de personnes. Sans compter l’investissement des nombreux fidèles auprès des plus démunis et des migrants. Les candidats ont, pour la plupart, fait état de leurs convictions et répondu à nos questions, notamment sur le budget qu’ils comptaient consacrer lors de la prochaine mandature à l’entretien des églises ou sur les liens qu’ils pourraient établir avec l’enseignement catholique. C’est une bonne chose que le diocèse, au titre d’occupant habituel et affectataire des églises et presbytères qui, pour la plupart, ne lui appartiennent pas, interroge les candidats : en tant que propriétaire, la Ville de Paris a le devoir d’entretenir sa propriété. Il me semble également important d’avoir pu évoquer des sujets comme la solidarité ou l’éducation.

P. N.-D. – En tant que directeur du Service pastoral d’études politiques, comment jugez-vous la place de l’Église dans ces moments de dialogue civique ?

J. O. – Cela rétablit surtout une juste hiérarchie : la société politique est subordonnée à la société civile. Bien que la communauté politique ait parfois tendance à essentialiser son action, son rôle premier est, justement, de servir cette société civile. Avec, pour nous catholiques, la fraternité comme ultime horizon. D’un point de vue hiérarchique, la société civile est donc prioritaire par rapport à la société politique. Les élections sont là pour que cette hiérarchie ne soit pas oubliée même si l’on constate parfois la tentation chez certains politiques de contraindre le processus électoral pour lui substituer de simples nominations.

P. N.-D. – Comment, en tant que catholique, rester présent dans le débat sans tomber dans le découragement ou la radicalisation ?

J. O. – Il faut lire les programmes des candidats et non simplement s’arrêter à ce que ces hommes et femmes peuvent représenter pour nous. Il est tout à fait légitime de regarder ligne par ligne le contenu des propositions des politiques, les comparer, les critiquer et porter son choix, non d’abord sur un candidat mais sur le programme qui nous semble soit le mieux correspondre à nos convictions profondes soit, en tant que catholique, à ce que l’Église porte comme préoccupations essentielles.

Propos recueillis par Mathilde Rambaud

Articles
Contact

Paris Notre-Dame
10 rue du Cloître Notre-Dame
75004 Paris
Tél : 01 78 91 92 04
parisnotredame.fr

Articles

Articles