Saint Joseph travailleur, celui qui « construit avec Dieu »

Paris Notre-Dame du 30 avril 2026

Charpentier de Nazareth et figure silencieuse des Évangiles, saint Joseph est commémoré le 1er mai comme patron des travailleurs. Le F. Philippe Lefebvre, dominicain, enseignant à la faculté de théologie de l’Université de Fribourg (Suisse), en propose une lecture biblique qui renouvelle notre regard sur le travail et la vocation humaine.

"Le mariage de la Vierge", 1859, Henry de Triqueti (1803-1874). Chapelle des Saint-Innocents, St-Eustache (1er).
© Yannick Boschat

Paris Notre-Dame – Saint Joseph est une figure très discrète dans les Évangiles. Que peuvent-ils tout de même nous apprendre sur sa personnalité ?

F. Philippe Lefebvre – Saint Joseph apparaît en effet très peu dans la Bible – de l’ordre d’environ 0,45 % d’après mes calculs, ce qui est vraiment minime ! Mais d’autres personnages très importants, comme Melchisédech, ont également très peu de versets sans qu’ils ne soient pour autant secondaires ou annexes. En littérature, on le sait bien, des figures dont on parle pourtant très peu s’avèrent parfois déterminantes. C’est important de le rappeler. Ce que l’on sait de Joseph, c’est ce que nous en rapportent les Évangiles, essentiellement ceux de Luc et de Matthieu. En premier lieu, Joseph accepte de prendre Marie chez lui alors qu’elle est enceinte. Cela signifie qu’il assume cette situation difficile qui n’a pas dû être comprise tout de suite par les voisins, les cousins, etc. C’est déjà un point notable. Vingt siècles plus tard, nous connaissons la suite de l’histoire mais ce n’était pas le cas de leurs proches à Nazareth… Joseph, en cela, est bien de la tribu de Juda : celle où, dès que l’on évoque les questions matrimoniales, il y a un problème ! Dès le début, dans la Genèse, alors que ses fils n’ont pas d’enfants, Juda est désemparé et finit par coucher avec une prostituée qui s’avère être sa belle-fille qui voulait absolument avoir un enfant au sein de cette tribu. Et cela ne n’arrête pas là... David, qui est aussi de la tribu de Juda, et alors qu’il a de nombreuses épouses officielles, tombe amoureux de la femme d’Urie le Hittite, Bethsabée, qui tombe enceinte ; David essaie alors d’attribuer l’enfant conçu au mari officiel. C’est donc une tribu problématique du point de vue matrimonial ! Joseph et Marie, pour des raisons qui ne sont évidemment pas de l’ordre du péché, s’inscrivent dans cette histoire. Et le futur père adoptif assume à son tour, avec Marie, la situation familiale, délicate aux yeux des hommes, qu’il rencontre.

P. N.-D. – Il est aussi, bien sûr, le charpentier de Nazareth…

P. L. – Les Évangiles nous apprennent en effet que Joseph est un artisan, un homme qui fabrique. Et, pour un personnage dont on relate peu de choses, souligner ce point n’est pas anodin. À l’image de Dieu qui « fabrique » le monde, Joseph fabrique des objets et cela suppose, là encore, toute une tradition dont il a hérité pour bâtir, pour construire, pour façonner... Lorsque l’on sait que Jésus, même s’il ne s’agit pas de son fils naturel, va finir sur une croix, on peut se dire que, avec son père, il a commencé à travailler le bois et est allé jusqu’au bout ; l’incarnation du Christ n’est rien d’autre que cela. Jésus, élevé par un artisan du bois, meurt sur le bois de la croix. Et il y a, dans cette démarche, quelque chose d’assumé. En ce sens, il n’est pas anecdotique que Joseph soit un charpentier. Même s’il n’a pas fabriqué de croix, il appartient à ce métier où l’on en conçoit parfois – ces croix destinées à détruire des corps et des personnes. Jésus adulte va marcher résolument vers une de ces croix de bois et, par elle, va bâtir l’Église. Ce n’est pas rien ! Dans toutes les églises, qui sont en forme de croix, on retrouve la présence de cette dernière. Il y a du Joseph là-dedans, dans cet artisanat porteur de sens. Et je pense qu’une partie de cette figure paternelle et artisanale est passée dans l’enseignement de Jésus.

P. N.-D. – Comment comprendre la discrétion de Joseph ? Que signifie-t-elle d’un point de vue spirituel et humain ?

P. L. – Il y a un art biblique de nous partager, avec peu d’éléments, ce qui est fondamental. Ainsi, dans l’Évangile de Matthieu, Joseph, dans son sommeil, par deux fois, écoute la parole de Dieu qui s’adresse à lui et la met en pratique – partant, par exemple, avec femme et enfant en Égypte, ce qui n’est pas anodin. D’ailleurs, quand Dieu « bâtit » – selon l’expression biblique – Ève, il plonge Adam dans le sommeil. Cette question du sommeil revient à plusieurs reprises dans l’Ancien Testament et se retrouve au début de l’Évangile de Matthieu. Joseph est endormi parce qu’une femme va s’approcher de lui et il ne faudra pas qu’il « craigne de la prendre chez lui » comme lui dira l’ange. Cela démontre bien que son silence et son apparent retrait ne font pas de lui un personnage secondaire, au contraire. Tout ceci est profondément biblique.

P. N.-D. – Joseph reçoit donc des messages mais les Évangiles ne rapportent aucune parole de lui : que nous dit ce silence ?

P. L. – Même si, dans les Évangiles, Joseph ne parle pas, il est d’une grande richesse intérieure. Rien que son nom est porteur de sens et s’inscrit dans une lignée historique : dans la Genèse, Rachel, issue de la troisième génération des matriarches, accouche d’un fils après de longues années de stérilité. Elle l’appelle Joseph, ce qui signifie « que Dieu ajoute » – sous-entendu « un autre fils ». Et celle que l’on appelait Rachel la stérile va en effet avoir un deuxième enfant. Je pense que Matthieu et Luc se souviennent de cet épisode quand ils rédigent le début de leur Évangile : il y a cet homme juste qui s’appelle Joseph et, par ce nom, il est destiné à ajouter un autre fils d’Israël. Ainsi, à sa manière, et autant que Jean Baptiste, Joseph ouvre et prépare le chemin de Jésus. Dans l’Évangile de Luc en particulier, la figure de Joseph est très présente et paradoxalement, sans parler, Joseph est celui qui fait advenir Jésus qui est le Verbe, la Parole. Il n’y a pas d’autre parole que celui qui est la Parole. Je trouve ceci très beau et important. Dans une vie, dans l’Église même, se sont succédé des personnages dont l’histoire n’a peut-être pas retenu le nom mais qui ont permis à d’autres personnes plus illustres d’advenir et qui n’auraient peut-être pas pu sans eux. Joseph est de ces personnages : non pas un éternel silencieux dans l’ombre, « bien gentil », qui ne fait pas parler de lui mais la figure paternelle humaine qui contribue, par son travail et sa personne, à, en quelque sorte, lancer Jésus.

P. N.-D. – En quoi cette figure, dont nous faisons mémoire le 1er mai sous le titre de « saint Joseph, travailleur », peut-elle éclairer notre rapport au travail ?

P. L. – Joseph est en premier lieu le travailleur, le charpentier, celui qui construit. Or, le premier qui ait travaillé, par la création du monde et l’aménagement du jardin d’Éden, c’est Dieu, qui est le premier bâtisseur, le premier concepteur. Ainsi, les humains qui bâtissent, qui construisent participent à l’œuvre de Dieu. Joseph charpentier fait son travail et, d’une certaine manière, charpente sa propre vie. Ce n’est pas qu’une expression ! D’un point de vue professionnel aussi, Joseph va au pas de Dieu. Lorsqu’il lui est demandé de partir dès que possible pour l’Égypte, il s’exécute et laisse son atelier derrière lui. Et cela me semble important pour notre temps. En d’autres termes, ne pas seulement travailler aveuglément, comme un fou, jour et nuit : il y a des circonstances où nous sommes invités à agir autrement.

P. N.-D. – Comment expliquer que saint Joseph soit une figure si importante pour les chrétiens ?

P. L. – Je constate ces dernières années un regain spirituel pour cette figure biblique. Pendant long¬temps, beaucoup de place a été laissée à Marie, et je pense que c’est une bonne chose de prendre conscience d’une manière renouvelée du couple formé par ces deux saints. Jésus a été élevé par ses deux parents, héritier, comme je l’ai rappelé, du passé complexe de la tribu de Juda. Peut-être que l’on se sent interpellé aujourd’hui, dans un monde où les inquiétudes autour de la famille sont nombreuses : qu’est-ce qu’une famille ? Qu’est-ce que c’est qu’être un père ? Une mère ? Est-ce que l’on va avoir des enfants ? Je pense que Joseph, en particulier, a des choses à nous dire. Je dis « en particulier » parce que, longtemps, dans l’Église, il a été un peu oublié, souvent représenté, dans la peinture, en retrait de Jésus et Marie qui étaient, seuls, au premier plan. Il était difficile à situer alors qu’il a, bien sûr, toute sa place. Je pense que ce renouveau de l’interrogation autour de la paternité n’est pas étranger au regain d’intérêt pour Joseph. Ce n’est pas lui qui va tout dire sur ce point mais il est un exemple, dans une famille difficile et dans une tribu qui s’inscrit dans une succession de familles recomposées. Ceux qui cherchent Joseph n’ont pas toujours idée de tout ce passif, mais peut-être le pressentent-ils.

P. N.-D. – Certains qualifient Joseph de figure de passage entre l’Ancien et le Nouveau Testament ? Voyez-vous les choses de cette manière ?

P. L. – Il y a quelque chose de cet ordre, c’est certain. Avec Marie et les parents de Jean Baptiste, Joseph inaugure le Nouveau Testament. Et il apporte avec lui toutes les difficultés de l’Ancien Testament, incarnées par les vicissitudes de cette tribu qui a eu du mal à démarrer. Non seulement il fait passer de l’Ancien au Nouveau, bien sûr avec Jésus qui arrive, mais il porte avec lui tout ce qu’est une famille, complexe, parfois belle, parfois moins, mais dans laquelle Jésus a choisi de s’incarner. Joseph, qui vit chastement avec Marie, rappelle aussi beaucoup Élie et la veuve de Sarepta, au IXe siècle avant J.-C. Il a logé chez elle, chastement comme le texte le suggère, et Dieu, par l’intercession de son prophète, a ressuscité son fils. Et le fait qu’un homme et une femme vivent ainsi chastement, avec la présence d’un fils, est rare dans la Bible ! À mon sens, Élie et la veuve de Sarepta préfigurent ce que seront Joseph et Marie. Et on a cela aussi avec Élisée, le disciple d’Élie qui se rend chez une femme mariée : elle l’accueille et il va intercéder auprès de Dieu pour qu’il ressuscite son fils. Et il y a quelque chose de cette présence qui n’est pas prédatrice mais qui, paradoxalement, occasionne la vie. On pourrait se dire que pour qu’il y ait de la vie, il faut que les gens aient des relations intimes mais la Bible montre que ce n’est pas toujours le cas. Des déclenchements de vie peuvent se faire autrement. En ce sens, Joseph est bien une figure de passage entre l’Ancien et le Nouveau Testament.

Propos recueillis par Mathilde Rambaud

Ce qu’a dit le pape
« L’évangéliste Matthieu l’appelle “homme juste” (Mt 1, 19), ce qui le caractérise comme un pieux Israélite observant la Loi et fréquen¬tant la synagogue. Mais outre cela, Joseph de Nazareth nous apparaît aussi comme une personne extrêmement sensible et humaine. […] La pureté et la noblesse de ses sentiments deviennent cependant encore plus évidentes lorsque le Seigneur, dans un songe, lui révèle son plan de salut, lui indiquant le rôle inattendu qu’il devra y assumer : devenir l’époux de la Vierge, Mère du Messie. Ici, en effet, Joseph, dans un grand acte de foi, abandonne le dernier bastion de ses certitudes et s’engage vers un avenir qui est désormais totalement entre les mains de Dieu. Saint Augustin décrit ainsi son consentement : “Par la piété et la charité de Joseph naît un fils de la Vierge Marie, qui est en même temps le Fils de Dieu” (Sermon 51, 20.30). »
Léon XIV, Angélus, place Saint-Pierre, 4e dimanche de l’Avent, 21 décembre 2025.

Articles
Contact

Paris Notre-Dame
10 rue du Cloître Notre-Dame
75004 Paris
Tél : 01 78 91 92 04
parisnotredame.fr

Articles

Articles