« Le Christ accomplit le Salut et Marie permet à l’humanité de recevoir cette œuvre »

Paris Notre-Dame du 7 mai 2026

« Co-rédemptrice », « médiatrice » : peut-on invoquer la mère de Jésus par ces noms ? Alors que s’ouvre le mois de Marie en ces premiers jours de mai, retour sur ces appellations de la sainte Vierge qui ont fait l’objet d’une note doctrinale, Mater populi fidelis, publiée par le Vatican fin 2025. Analyse, avec Sophie Binggeli, enseignante en théologie mariale au Collège des Bernardins.

© Liam Hoarau

Paris Notre-Dame – Pourquoi les appellations de Marie ont-elles fait l’objet, le 4 novembre 2025, d’une note du dicastère pour la Doctrine de la foi ?

Sophie Binggeli – La note intitulée Mater populi fidelis dit répondre « à de nombreuses questions et propositions » qui sont parvenues au Saint-Siège au cours des dernières décennies, sur la dévotion mariale et certains titres mariaux. Ce texte aide à clarifier le cadre de la piété populaire, en particulier dans certains lieux de dévotion mariale. Un prêtre malgache qui travaille sur l’encyclique Redemptoris Mater de Jean-Paul II témoignait récemment qu’il était particulièrement important dans son pays d’avoir une clarté doctrinale pour accompagner la piété mariale des fidèles. On peut dire également que la grande proximité de Marie avec les croyants invite à clarifier notre foi chrétienne, qui est d’abord christologique. Ce document a un but catéchétique : comment articuler la place importante de Marie dans la vie des croyants avec la centralité du Christ dans notre foi ?

P. N.-D. – L’appellation de Marie comme « co-rédemptrice » est présentée par le Vatican comme « inopportune ». Pourquoi ?

S. B. – Cette appellation qui est appréciée par certains croyants, présente chez quelques auteurs, comporte un risque, parce qu’il n’y a qu’un seul rédempteur, le Christ. L’enjeu est donc de ne pas mélanger l’unique rédempteur et son œuvre avec la participation de Marie à cette œuvre. Le risque pourrait être de mettre à égalité le rédempteur et la « co-rédemprice »… La note cite le cardinal Joseph Ratzinger lorsqu’il était le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi : « La formule “co-rédemptrice” est trop éloignée du langage de l’Écriture et de la patristique, et provoque ainsi des malentendus... Tout procède de Lui […]. Marie est ce qu’elle est grâce à Lui. Le mot “co-rédemptrice” éclipserait cette origine. »
C’est une invitation à toujours revenir à l’Écriture pour voir la place de Marie dans l’œuvre du Salut. Dans son encyclique Redemptoris Mater, Jean- Paul II évoque la « médiation maternelle » de Marie. Marie est au pied de la Croix et le Christ lui dit : « Voici ton fils », et à Jean, « voici ta mère ». Elle est à la fois mère du disciple et mère du Christ. Le Christ accomplit le Salut et elle permet à l’humanité de recevoir cette œuvre : Marie enfante au Salut les membres de l’Église.

P. N.-D. – La note doctrinale appelle aussi à la « prudence » quant à l’appellation de Marie comme « médiatrice »...

S. B. – Il s’agit de comprendre qu’il n’y a qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes, qui est le Christ, vrai Dieu et vrai homme. Néanmoins, Marie est choisie par Dieu de façon spécifique pour être la mère du Fils de Dieu et pour participer à la rédemption. Elle peut exercer à ce titre une réelle médiation en coopérant par la foi et en intercédant. Dans le passage évangélique des Noces de Cana, Marie voit les besoins des hommes – « Ils n’ont plus de vin » – et elle va auprès de son fils pour lui montrer ce manque et lui demander d’agir. Elle le fait car elle est à la fois la mère du Fils et elle est aussi proche des hommes comme membre de l’humanité.
Ce texte veut attirer l’attention sur le fait que nous ne fassions pas de ces titres – « co-rédemptrice » ou « médiatrice » – des titres dogmatiques parce qu’ils sont déjà attribués et que l’on risque de les mettre en concurrence avec ce qui définit la doctrine christologique de façon précise.

P. N.D. – C’est avant tout la maternité spirituelle de Marie, et sa qualité de protectrice et d’intercession qui sont mises en avant ?

S. B. – Ce n’est pas tant une réflexion théorique que pratique : fruit de la proximité de Marie avec le peuple chrétien. Les chrétiens se tournent vers Marie comme une mère qui les aide, les protège, les accompagne. Par ailleurs, si Marie est si proche de nous, c’est pour que nous-mêmes, nous devenions des intercesseurs.
Elle participe en effet à la rédemption de façon unique parce qu’elle est la mère du Fils de Dieu et qu’elle est révélée dans cette maternité par la parole du Fils – « Voici ta mère ». Quant à Jean, le disciple, il a vu et il témoigne. Ce qui signifie que, nous-mêmes, nous pouvons faire fructifier tous les biens que nous recevons du Christ auprès des personnes qui nous sont confiées dans le monde. Cette proximité particulière de Marie avec le peuple de Dieu est toujours reliée à Jésus. Dans les différents lieux de pèlerinage marial, il y a toujours ce lien, cette présence du Christ : Marie nous conduit à son fils et nous rassemble auprès de lui, dans l’eucharistie, le sacrement du pardon.

P. N.-D. – Quelle serait la juste dévotion à son égard ?

S. B. – Le texte, assez sévère, prévient contre le risque que Marie soit « l’objet d’un culte placé à côté du Christ » alors qu’il convient qu’elle soit « insérée dans le mystère du Christ à travers l’Incarnation ». Il donne des points d’attention pour les personnes qui transmettent la foi pour rééquilibrer une piété qui pourrait être, dans le pire des cas, une mariolâtrie. Je ne suis pas sûre néanmoins que ce soit le risque dans notre culture occidentale. Mais il nous permet surtout de revisiter l’Écriture et de se poser la question : comment j’accueille dans ma foi la Vierge Marie ? Quelle est sa place, comment m’aide-t-elle à accueillir le mystère du Christ et de la rédemption ? Car inversement, il peut y avoir un écueil à ignorer sa présence, son rôle. Il y a donc un vrai enjeu à ressaisir la place de Marie au côté de son fils.
En ce mois marial, l’itinéraire de foi de Marie peut nous éclairer. Car celui-ci n’a pas été facile, c’est une foi qui a tenu bon jusque dans la plus grande épreuve, au pied de la Croix – et pourtant c’est là que sa foi est la plus féconde. La pratique du rosaire nous aide aussi à accueillir tous les mystères de la vie du Christ et de l’Église. Ainsi, la dévotion mariale nous fait mieux participer à la vie de l’Église.
Concernant les titres de Marie, celui de « Mère de l’Église », donné par Paul VI, peut nous être familier. On peut s’en saisir car il évoque le rassemblement du peuple de Dieu. Un autre nom qui serait intéressant à creuser est « Marie Arche d’alliance », une des appellations données dans Les litanies de Lorette, qui dit quelque chose de Marie dans son accueil du mystère de Dieu.

Propos recueillis par Laurence Faure

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