Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe lors de la retraite des prêtres de Paris à Sainte-Garde
Dimanche 1er février 2026 - Sainte-Garde (84)
– 4e dimanche ordinaire – Année A
- So 2, 3 ; 3, 12-13 ; Ps 145 (146), 7, 8, 9ab.10b ; 1 Co 1, 26-31 ; Mt 5, 1-12a
L’irruption de ces dix paroles de béatitudes dans notre monde, leur permanente nouveauté, ne trouvent leur intelligence en nous qu’à la suite des longs et hasardeux cheminements de la première Alliance, et des appels prophétiques tels que celui de Sophonie que nous venons d’entendre. C’est parce que les prophètes n’ont cessé d’appeler à la justice, c’est parce qu’ils ont su que le chemin d’humilité et de pauvreté et, à dire vrai, d’humiliation et d’abaissement, serait toujours le seul qui conduise à la paix et au bonheur que Dieu réserve à ses créatures, que nous avons été rendus capables d’entendre ces paroles.
Pour chercher le Seigneur – et c’est ce que nous voulons, même maladroitement ! – il nous est demandé de chercher la justice et l’humilité. Il nous est demandé de voir vraiment ce que nous sommes : un peuple pauvre et petit, sans véritable puissance à la manière du monde et finalement peu écouté, un peuple qui ne commet plus l’injustice et ne ment plus. Du moins, c’est ce que Dieu assure et nous souhaitons qu’il en soit vraiment ainsi.
Et Dieu a de la suite dans les idées : l’Église qu’il constitue sur la pierre angulaire qui est le Christ, passé par la mort et ressuscité, et qu’il bâtit sur le roc de Pierre et des apôtres, est une Église de petites gens : ni des sages, ni des puissants. Mais seulement des gens appelés à être sages dans le Christ, c’est-à-dire capables de faire partie de son Corps, d’être le corps dont il est la tête. Dit autrement : lui faisant toute confiance, se laissant totalement renouveler par lui et transformer par l’appel des béatitudes. Mais le langage de Paul est évidemment d’une autre couleur que celui de Sophonie : parce que c’est le Christ qui est sagesse de Dieu, justice, sanctification, rédemption. Et, chez nous, c’est en devenir, c’est une espérance de se laisser retourner, convertir. Et c’est sur ce chemin que nous espérons nous trouver.
Commentant la béatitude de la miséricorde, Dom Olivier Quenardel, ancien abbé de Cîteaux, disait dans une très belle conférence : « Songe à ce qui est le plus admirable pour Dieu : être glorifié dans ses saints ou l’être dans ses pécheurs ? Puisque tous les hommes ont péché et sont privés de la gloire de Dieu, comment sera-t-il glorifié dans ses saints s’il ne consent pas à l’être aussi… et d’abord… dans ses pécheurs ? Mystère du Calvaire, scandale de la Croix ! Lui, le seul Saint a été fait « péché » ( 2 Co 5, 21 ) pour que tous les pécheurs consentent à devenir des saints. »
Nous qui avons été choisis, nous regardons Celui qui nous a choisis malgré nos faiblesses, notre péché ancien et persistant. Je dis « nous » mais chacun de nous peut dire « je » et moi-même autant que vous qui m’écoutez. Nous ne sommes pas constants dans l’amour des pauvres ni dans le respect mutuel et fraternel. Nous ne sommes pas constants dans la confiance en Dieu, ni dans la force de la prière. Nous ne sommes pas constants dans l’espérance au quotidien, dans le combat contre celui qui nous entraîne au défaitisme, à l’inaction, à la procrastination. Nous ne sommes pas constants dans le regard porté sur Jésus, sur son message inaugural des béatitudes, sur la croix qu’il accepte avec amour pour tous, tous, tous – comme le répétait avec virulence et non sans douleur le pape François. Nous ne sommes jamais tout à fait convaincus, ni renouvelés et transformés par le mystère pascal, par ce passage victorieux de la mort.
Miserando atque eligendo, c’était la devise du Pape François qui commentait son choix, en citant Bède le Vénérable se référant au choix de l’apôtre Matthieu : « Comment l’amour de Dieu est-il entré dans le cœur de cet homme ? Cet homme savait qu’il était pécheur : il savait que personne ne l’aimait, qu’on le méprisait aussi » et c’est précisément « cette conscience de pécheur qui ouvrit la porte à la miséricorde de Jésus . »
À la fin de cette retraite qui nous a mis, nous prêtres, à l’école du lavement des pieds, nous reconnaissons cette miséricorde du Seigneur à l’œuvre en nous. Les béatitudes qui commencent par l’esprit de pauvreté nous conduisent par degré à reconnaître que nous ne serions rien sans cette miséricorde que Jésus proclame comme un signe magnifique du royaume qui naît et grandit déjà sous nos yeux pour s’épanouir définitivement dans la lumière de Dieu.
Et nous relisons maintenant avec reconnaissance cette page du cardinal de Lubac, citée à la fin du livre de notre prédicateur, et qu’il nous a redonnée au terme de sa prédication :
« J’aime notre Église, dans ses misères, et ses humiliations, dans les faiblesses de chacun de nous, comme dans l’immense réseau de ses saintetés cachées. J’aime cette grande Église, de laquelle Grégoire le Grand disait que chacun est porté par l’autre, même si l’un et l’autre peuvent quelquefois se croire ennemis, tant est faible le regard de chacun. Cette grande Église où ceux qui jouent un rôle public sont portés sans le savoir par la prière de plus humbles que le monde ne connaît pas . »
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris