Conclusion du débat et du cycle par Monseigneur Jérôme Beau - Cycle Droit, Liberté et Foi 2009
Cycle "Droit, bonheur ?" - 21 octobre 2009
Troisième soirée : Le droit au bonheur, la mondialisation et la vie de l’entreprise avec M. Emmanuel Decaux, professeur à l’université de Paris II, vice-président de la CNCDH, M. Xavier de Bayser, président du Comité Médicis, et M. Michel Lemaire, ex-membre du Comité Exécutif de la Société Nexans. Sous la présidence de M. Jean Castelain, bâtonnier désigné.
Le droit au bonheur, la mondialisation et la vie de l’entreprise
Conclusion du débat et du cycle par Monseigneur Jérôme Beau
Maître, Mesdames, Messieurs,
Il est toujours impressionnant d’avoir à conclure. Heureusement, au début de cette soirée, il a été dit qu’il fallait vous laisser sur des questions. Je me permettrais donc de ne pas clore “le bonheur dans une prison dorée” mais de le laisser ouvert aux interrogations qui sont sans cesse là pour éveiller notre désir : un bonheur plus grand que notre esprit ne peut contenir.
En mettant en vis-à-vis le droit et le bonheur, se pose la question de savoir comment le droit peut regarder le bonheur, et le bonheur le droit. Il n’est jamais bon de laisser deux personnes ou deux mots en vis-à-vis car ils finissent toujours par tomber soit dans le mimétisme, soit dans l’ennui. Avec quoi conjuguer alors le droit et le bonheur, si ce n’est avec la liberté ? Car le bonheur sans liberté n’est rien ; mais le droit sans liberté, n’est pas grand-chose.
Droit et bonheur ne peuvent donc se comprendre sans se poser la question de la liberté. Pour cela, une scène de la Bible, tirée de l’Exode, peut soutenir notre réflexion. Le peuple hébreu était retenu en esclavage en Egypte, il a traversé la Mer Rouge et, de l’autre côté de la Mer, s’est retrouvé libre. Les Hébreux sont “libres” alors qu’ils étaient esclaves, mais ils sont dans le désert. Que font-ils alors ? Ils se révoltent en regrettant les oignons qu’il y avait dans la soupe du temps où ils étaient esclaves (Ex 16, 3) et ils veulent retourner à l’esclavage. Ils préfèrent cet état à l’aventure, à l’épreuve du désert et d’une traversée dont ils ne connaissent pas le lendemain. Là est la question du bonheur posée d’une façon radicale : vais-je préférer un petit bonheur d’esclave, ou bien vais-je affronter le désir de la Béatitude dans une vie dont je ne connais pas le lendemain ? Vais-je affronter et traverser cette vie avec ce désir qui va me conduire dans une grande aventure, mais où l’entrée en Terre Promise ne m’appartient pas et ne m’appartiendra pas ? Vais-je tracer ce chemin dans la fidélité à ce désir de Béatitude ?
La question du bonheur est une question cruciale : celle de la liberté et de ce qu’elle est. Passant le récit, - trop proche du droit -, de Moïse recevant les Tables de la Loi, nous arrivons à une deuxième scène, un peu plus tard : que faisait donc le peuple pendant ce grand moment entre Moïse et Dieu ? Les Hébreux avaient fondu leurs bijoux et avaient fait un veau d’or (Ex 32, 4). A l’évocation de cette scène, vous pensez peut-être : « qui sommes-nous pour adorer des veaux d’or ? » ou « nous n’adorons plus de veaux d’or » ! Aujourd’hui, au contraire, de part les finances et les crises financières nous percevons que les veaux d’or ont des capacités de séductions importantes qui perdurent. Jean-Luc Marion nous disait que « lorsque le bonheur se fixe sur un objet, sur un bien créé, il n’existe plus » et, en parlant ensuite de René Girard, « le danger de la violence et du mimétisme commence à apparaître ».
En d’autres termes, qu’est-ce que l’idolâtrie ? C’est tout simplement fixer le bonheur sur un objet créé, sur un bien créé, que l’on croit posséder et qui finalement nous possède. Il ne faudrait pas que le droit à posséder des biens, - que l’on finirait par trouver nécessaires alors qu’ils sont somptuaires -, nous conduise à devenir de simples esclaves idolâtres de ces biens divers que le marketing ou l’hédonisme nous montrent sous une image narcissique. Nous serions alors esclaves et possédés par ces biens créés, possédés par l’hédonisme. Possédés parce que ce “droit à posséder”, ce “droit à soi-même”, détruirait par conséquent le droit et la défense du faible. La liberté, dans ce rapport anti-idolâtrique, se vérifie dans une société par la place reconnue au faible et au pauvre et par la manière dont le droit les défend. Si le droit ne les défend plus, ou comme disait Mme Frison-Roche, « si le droit ne défend plus l’enfant, mais le droit à un désir des parents », alors la société est idolâtre. Le droit au bonheur s’est livré entre les mains d’un bien créé qui, finalement, alors que nous croyons le posséder, nous possède et nous entraîne dans le cercle infernal du toujours plus : avoir toujours plus, posséder toujours plus. Nous avons alors oublié que le droit au bonheur, s’il est conjugué avec la liberté, ne peut se conjuguer qu’avec le droit reconnu à l’autre : le droit pour l’eau, le droit pour avoir de quoi manger. Le droit pour autrui est sûrement un fruit de la mondialisation si nous acceptons de nous reconnaître dans la même fraternité et si nous reconnaissons que le droit à avoir pour nous est au prix du droit, au moins équivalent, que nous reconnaissons pour l’autre.
La question du droit au bonheur et à la liberté est plus profondément le fait de toujours se demander la place que nous accordons au droit pour autrui et à la liberté. Si nous n’approfondissons pas cette question de la liberté, nous ne connaitrons pas la Béatitude véritable. Notre bonheur restera sans cesse attelé à ces biens créés qui nous posséderons finalement et qui seront les boulets de notre existence, nous emmenant sans cesse dans une vie lourde et pénible, où nous ne nous envolerons jamais vers de grands desseins et vers de grands horizons.
Comment définir la liberté ? Le droit peut réguler le libre-arbitre, mais ne peut pas contraindre la libertas. Entre ces deux moments de la liberté se trouve ce que le droit peut faire et ce qu’il ne peut pas faire. Le droit peut réguler le libre-arbitre, - c’est-à-dire le chemin de la décision personnelle -, mais il ne peut pas contraindre la libertas – celle-ci étant définie comme étant la filiation, l’adhésion libre, le chemin qui communie à un amour qui se donne pour les autres, un amour qui aime l’amour, qui aime la vie, qui s’aime soi-même parce qu’il aime l’autre. En d’autres termes que “libre-arbitre” ou “libertas”, le droit peut réguler l’amour pour soi aux dépends de l’autre, la relation à soi-même ; mais il ne peut qu’ouvrir la porte de l’amour envers l’autre. Il ne peut pas faire autre chose, il n’a pas à le faire et surtout qu’il ne le fasse pas ou alors il deviendrait totalitaire. Il importe, par conséquent, que le droit sache à la fois réguler le danger de l’amour pour soi aux dépends de l’autre, et ouvrir la porte de l’amour de l’autre sans passer par cette porte qui est l’espace de la liberté, la communion à la liberté, et le domaine de la conscience ou, selon les termes de Mme Frison-Roche, « le domaine du for interne ». Même si cette porte de l’amour de l’autre, de la libertas, est nécessairement une porte qui est aux dépends de soi : « elle est la source de la joie ». Ce qui va donc vérifier le droit, le bonheur, ce ne sera pas simplement la liberté. Ce sera la joie, une joie que nul ne pourra jamais nous enlever, une joie vraie, la joie que l’on connaît une fois dans sa vie et que l’on garde toute sa vie comme étant le trésor qui nous donne le discernement du chemin de notre existence.
Cette source de joie, personne ne peut la vivre à la place de l’autre, personne ne peut aller au-delà de la porte qui mène à cette joie et dans cette liberté à la place de son prochain.
Nous pouvons simplement la lui ouvrir et la lui désigner. Ce chemin-là est un chemin que chacun doit accepter d’affronter seul dans une relation à autrui. Il est le chemin de l’aventure de l’existence ; le chemin qui dit là où l’homme dépasse l’homme ; un chemin sans autre objet que le désir de la Béatitude, comme nous le disait Jean-Luc Marion. Ce désir de la Béatitude, en ne se fixant pas sur un objet, permet à l’homme de refuser l’idolâtrie et, dans ces idoles brisées, de comprendre que son chemin va vers une rencontre qui lui échappe, vers cette rencontre justement d’un amour vrai dans une liberté véritable qui donne à l’homme de devenir lui-même parce qu’il devient vraiment libre.
La plus grande conquête est-elle donc entre le droit et le bonheur ? Le bonheur est-il donc simplement une conquête ? Ce que nous avons à conquérir est la liberté véritable, la libertas. Si nous réussissons cette conquête, nous pourrons alors être fiers devant Dieu pour ceux qui croient en Lui, devant nous-mêmes, mais surtout, devant la société que nous construirons.